Par Laurent Genest
Créé par le Pr. Kent Weeks (archéologue diplômé de Yale, professeur d’Égyptologie à l’université américaine du Caire depuis 1988), The Theban Mapping Project est né du besoin de disposer d’une base de données fiable sur tous les monuments de la région de Thèbes. Lancé en 1978, il vise à devenir un gigantesque atlas de tous les sites archéologiques (tombes plus particulièrement) de cette région, grâce à un travail de relevés in situ, qui s’appuie également sur le recoupement de travaux plus anciens et d’apports de la communauté scientifique internationale : " It is hoped that eventually photographic imagery of these other sites will be combined with textual material on our website to produce a comprehensive and accurate record of the Theban West Bank ". En 1997, les résultats de près de vingt ans d’efforts sont mis à la disposition du public grâce à un site Internet. Des relevés précis des tombes donnent lieu à des reconstitutions virtuelles en trois dimensions. Le site propose deux " Atlas interactifs " qui permettent d’explorer la Vallée des Rois ou la Nécropole thébaine. Nous y reviendrons plus loin. Intéressons-nous d’abord à ce qui constitue les rubriques " secondaires " du site par rapport au projet Atlas. Outre une présentation détaillée de l’historique, du contenu et de l’équipe - dont nous avons résumé les éléments principaux ci-dessus - on y trouve les dernières nouvelles de l’évolution du projet, jusque dans ses considérations pécuniaires, ainsi qu’un rapport détaillé des activités arrêté au mois d’août 2006, qui porte la signature en fac-similé de son directeur. La totalité des rapports d’activités (de un à trois par an depuis 1997) est d’ailleurs accessible en ligne. Ces rapports rendent notamment compte des actions entreprises au cours des mois précédents, sans toutefois indiquer précisément l’affectation des fonds à chacune d’elles. Des actualités régulièrement renouvelées nous aident à comprendre le rôle de cette équipe dont l’expertise, notamment, est sollicitée pour des préconisations de préservation du site archéologique devenu l’une des premières destinations touristiques mondiales, première ressource également pour l’économie égyptienne. La présentation, à la fois sobre et discrète (dans le choix et le nombre des couleurs, ainsi que des caractères typographiques), permet un repérage aisé des différentes rubriques dont les accès sont répétés en de multiples pages du site. Cette sobriété, non dépourvue d’élégance, se marie fort bien avec l’orientation scientifique clairement manifestée, comme le montre l’attribution de légendes très précises aux documents. Toutes les conventions graphiques utilisées dans les plans sont explicitées. Chaque image (schéma, plan, photographie) est répertoriée avec un numéro d’inventaire. Participe du même souci l’exposé des méthodes scientifiques complexes utilisées pour effectuer les relevés topographiques précis des tombes et le repérage de leurs différentes parties dans l’espace à l’aide d’un théodolite ; aussi bien des coupes verticales que des plans au sol sont fournis. Tout comme la description des méthodes de fouille et d’enregistrement des données choisies par les archéologues, l’exposé des techniques de photographie aérienne ou la structure informatique de la base de données constituent des informations qui intéresseront tout particulièrement les spécialistes. Mais il n’est pas sûr que le novice, malgré la complexité de certaines explications, ne soit pas à même de se faire une idée générale de ces techniques et de comprendre l’essence de certains enjeux scientifiques. Une série d’articles spécialisés, illustrés de photographies, donne des interprétations archéologiques et historiques de ce qui a été découvert. Plus largement doit être remarquée l’importante bibliographie scientifique qui a été établie ...tombe par tombe, ce qui représente au final plusieurs centaines de références (nonobstant bien sûr les articles communs à plusieurs tombes), composées d’articles de spécialistes tirés de revues archéologiques ou historiques, par ailleurs difficilement accessibles au grand public. À cette base documentaire textuelle est relié un glossaire très étendu (mentionnons les entrées : " Expédition napoléonienne " , " Prisse d’Avennes ", " L’ouverture rituelle de la bouche " ou encore " Ramsès II ") , accessible par des mots-clés classés par ordre alphabétique et qu’il est possible de trier selon quatre ensembles : Termes d’égyptologie, Divinités, Archéologues et Propriétaires/occupants des tombes. Une chronologie interactive de l’histoire égyptienne est organisée autour d’un axe découpé en grandes périodes. Une présentation détaillée des membres de l’équipe est proposée, avec photo, cursus universitaire et fonction au sein du projet. Un appel au soutien financier expose les besoins du projet et donne la liste des principaux donateurs. Une mention toute particulière doit être faite de l’entrée " Becoming an Egyptologist " qui expose les compétences à acquérir, les cursus à suivre, et fournit une longue liste des sites Internet d’universités ou de centres de formation qui disposent de filières dans ce domaine à travers le monde entier.
Atlas de la Vallée des Rois
Revenons maintenant à ce qui constitue le cœur de ce site : la cartographie numérique de la Vallée des rois et de la Nécropole thébaine. Pour la première, on n’annonce pas moins de 2.000 images et 250 cartes détaillées des tombes dont on indique que toutes ont été répertoriées dans la base de données. L’interface est particulièrement soignée et pratique. L’écran de consultation se compose de trois fenêtres superposées : la première, " Overview ", associe une carte interactive de la Vallée des Rois sur laquelle chaque tombe repérée déclenche une courte séquence vidéo (en réalité une succession de vues fixes de l’extérieur et de l’intérieur de la tombe) accompagnée d’un commentaire oral du Pr. Weeks. En tout, ce sont 65 visites guidées qui sont commentées par le directeur du projet lui-même ; une transcription intégrale du commentaire oral est également proposée, ce qui est particulièrement appréciable pour tous ceux qui ne parlent pas couramment la langue d’Howard Carter. Ainsi, pour la tombe KV 11, qui est celle de Ramsès III, une courte vidéo (environ 45 s.) nous permet de découvrir une partie des fresques de la tombe sur un écran un peu exigu (8x5,5cm). La vidéo elle-même est composée d’un déplacement de la caméra sur six photographies, que l’on peut examiner séparément dans leur totalité comme images fixes, conjointement à la transcription textuelle du commentaire oral. La sélection d’une tombe sur la carte interactive recentre immédiatement cette dernière sur le site sélectionné, de sorte que son environnement est toujours perceptible ; il est d’ailleurs possible de retourner à tout moment à cette carte générale, sur laquelle on notera aussi le souci de faire apparaître le relief ainsi que la direction du Nord, deux éléments dont la connaissance est indispensable en archéologie. La deuxième fenêtre de l’Atlas, " Description ", présente une description détaillée de la tombe sélectionnée. Sur la gauche, une vue axonométrique générale de la tombe remplace la carte, et tout comme celle-ci, elle permet d’accéder directement à certaines parties et par exemple d’agrandir la vue de tel escalier ou de telle chambre mortuaire. À chaque fois, la description textuelle qui apparaît à droite de la fenêtre est modifiée en conséquence. Outre des détails très précis sur les dimensions des pièces et de nombreuses données (état de conservation, décoration, etc.), elle comporte des liens hypertextes internes vers le glossaire, vers une bibliographie, ou vers des articles et des textes imprimables, ainsi que l’accès à des photographies (le cas échéant). Il est par exemple particulièrement appréciable, aussi bien pour un chercheur que pour un amateur chevronné, de pouvoir imprimer le plan archéologique d’une tombe quelconque, dans le cas d’une étude précise ou d’une visite. Enfin, le troisième onglet de l’Atlas, " Maps and plans ", permet de découvrir encore d’autres outils : les plans au sol et en coupe de la tombe, sur lesquels il est possible de zoomer, d’obtenir les cotes ou les volumes, et enfin de calculer la distance entre deux points ou la valeur de n’importe quel angle, affichables en mètres ou en pieds !
La reconstitution tri-dimensionnelle de la tombe de Tausert et Sethnakht
Référencée KV 14, cette tombe fait l’objet d’une présentation remarquable, sous forme d’une visite virtuelle dynamique et interactive, accompagnée là encore d’un commentaire du Pr. Weeks. Il ne s’agit pas, comme le proposent certains musées, d’un déplacement contrôlé par l’internaute dans l’espace du musée reconstitué virtuellement en " 3D ", qui vise à simuler une visite dans un espace réel. Ici, il s’agit de faire découvrir la structure d’une tombe de sorte que le visiteur est conduit à travers une vue axonométrique dans laquelle les parois sont blanches, dépourvues de leur décoration. Au fur et à mesure de la progression dans la chambre funéraire, il est possible d’arrêter provisoirement le commentaire oral et de consulter les fresques qui apparaissent (en noir et blanc à ce stade) sur les parois de la tombe. Il est même possible d’agrandir chaque image et d’obtenir des vues très précises de certains détails. Le spectateur se voit ainsi proposer une reconstitution de l’environnement précis de chaque fresque, avec sa localisation exacte à l’intérieur de la tombe, parmi les fresques qui l’entourent. À droite de la vidéo, se trouve un plan au sol de la tombe, sur lequel un curseur se déplace pour désigner la pièce ou le couloir précis sur lesquels porte le commentaire. Comme pour les courtes vidéos précédentes, le commentaire oral peut être lu sur une transcription. Il est possible à tout moment d’interrompre sa visite, de la reprendre à n’importe quel endroit, d’avancer ou reculer grâce à un curseur. Le site, tout en fournissant une grande souplesse d’utilisation, évite les reconstitutions gadgets que certains sites Internet de musées se croient obligés de proposer au public. Il ne s’agit pas ici de simuler une expérience dans un espace existant mais de restituer un espace disparu : la précision de la reconstitution topographique valorisée par la simulation de la pénétration dans la cavité permet au néophyte de se représenter les objectifs de la recherche archéologique tandis qu’elle formalise les acquits pour la communauté scientifique du domaine. Presque toutes les tombes ont fait l’objet d’un plan ; une vue axonométrique des plus importantes a été établie, et sert de base au modèle virtuel en trois dimensions. Des cartes topographiques de la région thébaine complètent cet ensemble en situant les tombes dans leur environnement. Une campagne de photographies aériennes, entreprise en 1979 et complétée ultérieurement par des campagnes visant à obtenir des vues obliques des sites et des monuments, depuis des altitudes basses, a couvert une surface de 60 km². Des contraintes budgétaires ont limité les vues d’ensemble de l’intérieur des tombes. Associés aux précédents relevés (dessins, peintures ou photographies) tirés d’anciennes publications scientifiques, les deux mille clichés et les travaux associés permettent de mesurer l’évolution de la décoration des tombes, de leur dégradation, et constituent donc un outil précieux pour établir des objectifs de conservation. Ces changements deviennent également perceptibles dans l’environnement général : " Photographs of the landscape allow us to track incursions of agriculture, habitation, or roadways into the archeological zone to identify potential threats to West Bank monuments. " Les photographies des campagnes les plus récentes ont été numérisées en haute résolution et ont été intégrées à la base de données du Theban Mapping Project. Les anciens fonds sont eux aussi progressivement convertis au format numérique. Les responsables du projet veillent à ce que les données fournies sur le site web puissent être utilisées par un large public ; ainsi des photographies qui sont destinées à des utilisateurs très divers (" to offer such a large amount of data to a wider audience ") bien que des fonds supplémentaires soient nécessaires pour adapter les données recueillies (" But only if the Theban Mapping Project can obtain additional funding will offering such a capability to everyone from scholars to schoolchildren through its website become a reality "). Les fonds de photographies numérisées sont clairement destinés à une exploitation publique : " Once these photographs are in digital format and recorded in the database, it becomes possible to share them with the entire world through this website. "
Atlas de la Nécropole thébaine
Il s’agit de la présentation d’un montage de quatorze photographies aériennes réalisées en 1979 ; la numérisation très fine de ces clichés en noir et blanc permet d’obtenir des agrandissements saisissants de cette zone. Les monuments remarquables sont mis en évidence sur la photographie de l’ensemble du site par des cadres colorés ; il est ainsi possible de se faire une idée plus précise du nombre de monuments (temples, palais), de leur concentration, de leur taille (gigantesque dans le cas du Ramesseum), et de leur situation au sein de l’environnement actuel (fermes, habitat, routes etc.). Si l’Atlas de la Nécropole thébaine ne présente aucune information textuelle ou orale sur les monuments photographiés, il constitue néanmoins une importante source d’information visuelle, rarement disponible ailleurs, en tout cas pour les amateurs. Comme l’écrivent d’ailleurs les auteurs en guise de présentation, cet Atlas permet de découvrir des monuments peu visibles depuis le sol, car réduits à leurs fondations, ou recouverts par le sable.
Conclusion
Cette réalisation, particulièrement remarquable, associe la mise à disposition de données issues du travail scientifique à une présentation dynamique d’une grande richesse, ce qui en fait un outil documentaire d’un intérêt pédagogique certain. Sans aucun doute utile à un public d’amateurs ou d’étudiants, on peut s’interroger sur l’intérêt que peuvent y trouver les spécialistes de l’archéologie et de l’histoire de l’Égypte ancienne. Y a-t-il un consensus au sein de la communauté des égyptologues sur les connaissances présentées dans ce site ? Sans aucun doute, les chercheurs du domaine peuvent au moins juger des résultats rassemblés par cette équipe américaine et leur opinion sur cette réalisation est la bienvenue. Quoi qu’il en soit, le Theban Mapping project se distingue des nombreux sites Internet consacrés à l’égyptologie, que l’on peut sommairement classer ainsi :
des sites généralistes, qui organisent à la manière d’un portail un ensemble d’informations qui concernent les différents aspects de l’histoire et de l’archéologie de l’Egypte ancienne. En ne retenant ici que les sites qui disposent d’un minimum de caution scientifique, et en écartant tous les sites personnels ou réalisés par des amateurs, on peut consulter par exemple celui du University College of London qui s’intitule Digital Egypt for Universities. A learning and teaching resource for higher education. Si le résultat visuel n’est pas des plus attrayants, il présente une synthèse assez complète de l’histoire égyptienne, qui s’appuie notamment sur des documents tirés des fouilles. Quelle que soit la qualité des travaux de compilation et de synthèse sur l’Egypte ancienne sur ces sites, il faut constater qu’ils ne sont pas toujours réalisés par des archéologues ;
des sites présentant des chantiers de fouilles, mis en ligne par les équipes impliquées : tels celui de la mission belge à Deir al-Barsha ou celui de la mission épigraphique et archéologique belge de Shenhur qui présentent quelques comptes- rendus de fouilles, des photographies du site et une carte d’ensemble non-interactive. Ces sites sont souvent liés à ceux des universités ou à des institutions dont dépendent les équipes et les budgets des missions archéologiques, comme celui de la mission en Egypte de la Waseda University au Japon ou encore la Valley of the King Foundation qui soutient les projets d’études stratigraphiques et de relevés dans la vallée des Rois, notamment The Amarna Royal Tombs Project, mais où il ne semble pas qu’une perspective de numérisation et de mise à disposition du public soit envisagée à ce jour.
Quant aux informations qui sont données sur Theban Mapping Project, si l’on s’en tient seulement à la chronologie de l’histoire égyptienne, il apparaît que le souci des concepteurs du site Internet est d’intégrer les découvertes de leur site archéologique dans un ensemble historique plus vaste. Comparativement, on reste étonné des maigres efforts de valorisation accomplis dans ce domaine par certains musées à vocation généraliste, dont l’étendue des collections égyptiennes dépasse pourtant largement le seul cas de la Vallée des rois et de la Nécropole thébaine. Plus généralement, Theban Mapping Project montre, non seulement grâce à ses contenus mais aussi grâce à l’architecture de ceux-ci, que, loin d’être antinomiques, les perspectives de publication sur Internet d’informations destinées à de larges publics et à un public plus spécialisé peuvent s’associer dans un même projet. Ce sont l’organisation des contenus et surtout l’établissement de liens ciblés entre ces contenus et les utilisateurs (à travers des interfaces adaptées) qui est susceptible d’assurer un degré de pertinence générale maximale à un site Internet. Theban Mapping Project représente à cet égard une publication intéressante par son potentiel à convaincre un monde scientifique (des historiens et historiens de l’art) encore largement réfractaire à tout ce qui touche au numérique, et plus encore au numérique connecté. Toutefois, réussir cet objectif suppose que ce monde de spécialistes "joue le jeu" et accepte, par exemple, de contribuer à l’enrichissement de bases de données communes. Le Theban Mapping Project peut-il rassembler des articles ou des documents issus d’autres équipes ? Cela ne semble pas encore être le cas.
>Réagir à cet article....
---------

