Par Corinne Welger-Barboza
> Abstract in English
Avec deux sites, Achemenet et M.A.V.I. (Musée Achéménide Virtuel Interactif), le monde de la recherche sur l’empire achéménide est très bien représenté sur la toile. Surtout si l’on considère, d’une part, que ces deux projets émanent d’une communauté de chercheurs très spécialisée et peu nombreuse et, d’autre part, que ces deux projets, distincts, émanent d’une même initiative, celle de Pierre Briant, Professeur au Collège de France, titulaire de la Chaire d’Histoire du monde achéménide et de l’empire d’Alexandre (la seule au monde). L’examen conjoint de ces deux réalisations permet de mieux envisager ce qui distingue et rend complémentaires ces deux propositions en ligne. Achemenet, on le verra, met en oeuvre un centre de ressources fédérateur pour une communauté de chercheurs dispersée. Le Musée Achéménide Virtuel Interactif se distingue par l’offre d’une interactivité exigeante au service de l’étude des objets divers qui constituent autant de ressources pour ce domaine d’étude.
Achemenet
Depuis l’année 2000, le site Achemenet nous ouvre les portes d’une communauté de recherche, spécialisée dans l’étude de l’empire achéménide. Cet empire s’étend sur une période d’environ deux siècles (- 550 à - 330) et sur une région considérable, de l’Indus à la Méditerranée. On trouve rarement sur les sites de recherche une telle abondance de ressources en tous genres, émanant d’un monde à la fois vaste et circonscrit. Un parcours s’impose d’autant que les partis pris de conception du site ne livrent pas immédiatement ses richesses. Au fil de l’exploration, la façon dont les potentialités du réseau sont exploitées permet d’apprécier l’apport singulier du site au fonctionnement de cette communauté scientifique dispersée.
Tout un monde dans les replis d’un coffret gris
Une fois franchi le seuil - la page d’accueil - gardé par un laboureur achéménide tenant deux bœufs sous sa houe, la structure du site nous est livrée d’emblée et une fois pour toutes, à la partir de l’ossature formée par une série d’intitulés qui se déplient en cascade. Quatre rubriques, Actualités, Documents, Ressources et Contacts, quatre énoncés toujours à portée de main, livrent progressivement leur arborescence ; tout ce qui est contenu, dans les sous-chapitres des sous-parties (etc.) vient s’afficher dans un espace central délimité par des filets blancs discrets. Parfois, des petits « coins » assurent, si nécessaire, le défilement ou le feuilletage d’une autre « page ». Tout est recélé dans cette architecture serrée et fixe, à la graphie minuscule sur fond gris. La référence aux éditions sur CD Roms vient à l’esprit par le caractère clos de l’architecture. Et la surprise n’en sera que plus grande quand certains intitulés activent des ouvertures sur d’autres sites web...Pour les articles, très nombreux, l’ouverture de fichiers PDF offre un confort de lecture rendu d’autant plus nécessaire et permet en outre le téléchargement, voire l’impression des documents [1].
Les Actualités, classées par mois, annoncent les évènements : les cours [2], les conférences ou les colloques ou encore les expositions en relation avec le domaine mais aussi les publications, articles ou ouvrages « sous presse » dont on peut noter qu’ils sont archivés et resteront consultables in extenso sur le site, une fois advenue la publication sur support imprimé [3]. Une archive semestrielle permet de suppléer à une signalisation évènementielle minimale (titre et auteur), en apportant, sous la forme d’un tableau actif, la précision des
références complètes des publications. Plus généralement, chaque sous-rubrique d’actualité donne à consulter les archives des années précédentes. L’impression s’en dégage d’une grande vitalité du travail, sous toutes ses formes, de la part d’une communauté multilingue de spécialistes dispersés dans de nombreux pays. Dès cette rubrique, on constate que le site est ouvert sur le web : ainsi, se présente rapidement le blog du Persepolis Fortification Archive Project [4] ; mais Achemenet n’est reste pas moins le centre de gravité de cette mise en réseau internationale des quelques points d’appui de la recherche ou de sa valorisation dans la spécialité.
Dans la rubrique Ressources, on trouve principalement les diverses publications émanant des chercheurs du domaine, parties prenantes, pour la plupart d’entre eux, du Comité scientifique d’Achemenet. D’abord, les Bibliographies, représentées par un bulletin BHAch, petite sœur achéménide en deux tomes de la fameuse BHA (Bibliographie d’Histoire de l’art). Mais un lien complète cette partie en pointant vers un site, Encyclopedia Iranica qui abrite de nombreuses ressources scientifiques, sur les langues et la civilisation iraniennes et perses, (de - 1260 à nos jours). Un autre chapitre "Sous-presse" redonne accès à tous les articles et communications qui ont donné lieu à publication depuis 2001. Il faut insister sur le fait que toute cette production est accessible in extenso sur le site. Un autre chapitre « Publications en ligne » sert à distinguer les trois périodiques créés par ce réseau de chercheurs. Arta, née en 2002, est définie comme un journal plutôt que comme une revue ; on y incite au dépôt de notes qui permettent de tenir l’actualité de chaque avancée paléographique ou de la transcription du moindre fragment de tablette. Toutefois, on y trouve une majorité d’articles conséquents, parfois illustrés d’images. Nabu, rassemblant des articles de 1997 à 2004, semble davantage remplir la fonction annoncée pour Arta : ainsi, il n’est pas rare d’y trouver des notes d’une ou deux pages, proposant une nouvelle traduction pour une inscription cunéiforme ou encore l’élucidation d’une unité de mesure babylonienne. Le statut de la troisième publication est moins clair ; Jasr propose l’archive jusqu’à 2001 de quelques articles qui font le point d’une situation ou d’une question. Ainsi du bilan par l’Institut français d’archéologie orientale du Caire des fouilles du site de Kharga en Egypte ou d’un important article de Pierre Briant sur les tendances et les perspectives de la recherche dans le domaine ou encore on y trouve un texte sur les motifs de la création du site web Kerkenes, en Turquie, dédié à l’étude d’un site ancien. L’unité de cette archive n’est pas évidente. Elle nous livre surtout la trace d’un moment de la mise en ligne et de la constitution du réseau de recherche. C’est dans cette même rubrique que sont classés, sous la désignation des « Outils de la recherche », des liens vers une série de sites web : Abstracta Iranica [5] ; ABZU, le célèbre portail pointant vers de nombreuses ressources en ligne sur l’ancien Proche Orient et le monde méditerranéen, une production liée à l’Oriental Institute of Chicago ; Iranian Studies, une page plus modeste mais fournie de l’Université de Harvard, animée par des linguistes et des historiens des religions zoroastréenne et manichéenne ; enfin, Persika , dirigée par Pierre Briant et éditée par le Collège de France, cette collection est dédiée à la production scientifique sur le monde achéménide. Cette sous-rubrique contribue aussi à dresser la cartographie des points d’appui essentiels du domaine.
Documents donne accès aux sources, aux œuvres, aux matériaux divers qui nourrissent l’approche du monde achéménide. Si les sources sont diverses, les disciplines mobilisées le sont également. On a déjà perçu que le travail épigraphique et la connaissance des multiples langues anciennes pratiquées dans l’empire achéménide tiennent une place de premier plan dans l’approche scientifique du domaine. Mais bien évidemment l’archéologie, l’anthropologie et l’histoire fournissent les outils indispensables à l’approche de ce monde ancien. La classification adoptée pour accéder à ces nombreux documents peut paraître également quelque peu hétérogène : une première approche par sites archéologiques cède ensuite la place à une typologie des documents, le plus souvent situés par leur ancrage régional ou linguistique : textes épigraphiques d’Anatolie, monnaies, documents égyptiens, textes babyloniens, inscriptions royales, tablettes de Persépolis, sceaux de Persépolis. Mais c’est ici que l’on va de surprise en surprise : les sources épigraphiques d’Anatolie sont légion, et donnent lieu à des transcriptions, des interprétations, souvent assorties des reproductions des supports d’origine. Notamment, les sources araméennes semblent nécessiter une classification supplémentaire par langue. L’ensemble témoigne concrètement de la multitude des compétences linguistiques à l’œuvre. Les monnaies concernent essentiellement le système mis en place par Crésus et la présentation, prenant appui sur de nombreuses illustrations, se transforme en un cours d’initiation aux connaissances fondamentales du domaine, dont les différents chapitres composent une nouvelle arborescence de titres. [6]. Les textes babyloniens, eux, sont répartis par auteur ...tandis que les documents égyptiens renvoient à d’autres sites web dont la géographie a déjà été dessinée précédemment. Nous n’épuiserons pas la description de cette rubrique et laissons au lecteur les surprises que réserve son exploration minutieuse (cartes, dessins, images de sites archéologiques, objets, traces comptables de « fourniture d’orge et d’épeautre pour les offrandes aux prébendiers », etc.). La diversité des documents (au sens générique du terme) proposés, les ressources « in situ » ou hors site, sont découvertes, en quelque sorte, à l’aveugle.
Hormis une classification et une signalisation dont la logique n’apparaît pas toujours clairement, la conception de cette partie oscille entre deux modes. D’une part, sont mis à disposition des matériaux sources pour les chercheurs ; d’autre part, des synthèses rédigées à la façon d’un manuel, sont susceptibles d’éclairer la découverte par l’amateur ou l’étudiant des objets et des modalités du travail scientifique dans le domaine. Cette double vocation ne pose pas de problème particulier en tant que telle ; c’est bien l’un des avantages du web que de rencontrer potentiellement un public universel, non pas au sens trop communément admis de « grand public », mais de quiconque souhaite y accéder. Toutefois, le parti-pris contraignant du « squelette » d’intitulés arborescents et d’un espace d’affichage réduit à une mini page écran, révèle ici ses limites : si l’on ne fait pas partie du réseau d’initiés, comment soupçonner l’offre de tant de richesses documentaires ou pédagogiques ?
D’entrée de jeu, c’est la référence au CD Rom qui s’est présentée à l’esprit afin de rendre compte du parti pris d’édition adopté ici. En fait, si nous nous attachons à cette dimension éditoriale c’est parce qu’elle soulève une interrogation intéressante. Le site souffre d’une intention très louable : c’est la volonté de prendre en compte le caractère spécifique d’une « écriture » multimédia qui semble avoir guidé les choix essentiellement graphiques qui ont été faits, au moment (2000) de la montée en puissance d’une première génération de webdesigners. Les énoncés ont avant tout une valeur graphique ; ce qui est d’ailleurs annoncé par le A monumental qui sert de poutre à l’édifice, dès la page d’accueil. Les données recueillies ou celles auxquelles on accède sur d’autres sites, sont soumises par le concepteur à un dess(e)in visuel impérieux : le contrat de lecture proposé est dominé par la cohérence graphique. Cet état de fait renvoie directement aux conditions de production d’une telle initiative, pionnière pour la France : celle-ci ne pouvait être réalisée qu’au moyen d’un contrat passé avec une société de production multimédia. Nul doute, et il faut souligner cette position, que cette proposition de webdesign soit entrée en résonance avec la claire volonté de créer un site dédié aux études achéménides, dégagé de l’institution, en l’occurrence la chaire de Pierre Briant au Collège de France. Aucune marque institutionnelle, en effet, ne vient chapeauter l’identification de ce site non plus que sa vocation. Cette clôture se manifeste également par le fait qu’une même adresse URL gère la consultation du site, ce qui s’avère gênant dès lors que l’on souhaite rafraîchir ou référencer une page donnée au sein d’une rubrique. Ces défauts apparaissent d’autant plus volontiers que les conditions d’édition sur le web ont connu, ces dernières années, des évolutions spectaculaires en fournissant, qui plus est en libre accès, des outils simplifiés d’édition. D’ailleurs, Pierre Briant et son équipe sont en train de préparer une interface qui leur permette de reprendre la main sur le site : afin de l’actualiser aisément, au-delà du contrat de « maintenance » passé avec la société réalisatrice, et de résoudre également le handicap de l’adresse unique.
L’invention d’un laboratoire virtuel
Les problèmes de conception que nous avons soulevés ne doivent pas masquer ce qui fait l’apport essentiel d’Achemenet. Cette réalisation est remarquable car elle montre la voie du laboratoire virtuel.
Comme dans un laboratoire, on y trouve entreposées, les ressources (objets, traces matérielles) ou les documents (reproductions, cartes, etc.) ou encore la production scientifique ou les brochures de présentation d’une communauté de chercheurs. Mais ici, les portes de toutes les armoires sont ouvertes : l’ordre et le désordre qui y règnent font que les habitués s’y retrouvent mieux que les visiteurs d’occasion. Mais ces derniers, s’ils s’y attachent, peuvent atteindre tout ce qui est déposé dans ce centre de ressources, quitte à visiter tous les tiroirs pour y parvenir. La destination des casiers d’origine (la classification de départ) s’est trouvée débordée par l’afflux de nouveaux documents, comme souvent dans les laboratoires ! [7]. Toutefois, c’est l’initiative de l’ouverture « à tous vents » qui importe. Car elle témoigne d’une intelligence de la nouvelle logique de l’accès portée par l’Internet. Nous n’userons pas davantage de l’analogie avec le laboratoire physique pour justifier l’emploi de la terminologie du virtuel. Car l’exploitation des potentialités du réseau par Pierre Briant excède une simple logique de l’accès.
Ce laboratoire virtuel constitue un support important pour le fonctionnement de cette communauté de chercheurs. Selon Pierre Briant [8], il garantit même la pérennité de l’existence du domaine. Pour les non-initiés, le monde achéménide devient une spécialité évidente de recherche dès lors qu’ils l’ont rencontrée sur Internet. Toutefois, il n’en est rien. Et à examiner de plus près les sites web auxquels renvoient les liens déjà signalés, les multiples domaines ou disciplines des principaux centres de recherche reliés, parmi lesquels figure le prestigieux et puissant Oriental Institute of Chicago, n’accordent pas en tant telle d’existence à l’étude du monde achéménide. Pierre Briant dresse un tableau synthétique des raisons de la fragilité de ce domaine dont les premiers travaux marquants datent du début des années 80.
Parmi ces motifs, il souligne : « l’excessive fragmentation du champ historique et la dispersion des chercheurs. Cela est d’autant plus vrai que ce champ ne s’est individualisé que récemment par rapport aux orientations de l’archéologie et à la philologie proche-orientales, ou encore par rapport à l’histoire grecque qui tend encore à monopoliser les espaces proche-orientaux conquis par Alexandre et organisés par ses successeurs. Ces retards et lacunes expliquent l’absence d’une quelconque structure nationale et internationale de recherches achéménides - dans le même temps que l’absence de structure permanente de rencontres et d’échanges accentue encore ou du moins perpétue la dispersion un peu décourageante des efforts individuels ou leur réunion en fonction de logiques régionales et (ou) linguistiques qui, sur le plan épistémologique, ne peuvent pas répondre, seuls, aux nécessités de la recherche. Par ailleurs, si, aujourd’hui, l’on peut dire que bien des spécialistes du Moyen-Orient et de l’Égypte ne professent plus ce désintérêt à l’égard des périodes récentes, il n’en reste pas moins que l’histoire achéménide reste complètement à l’écart des enseignements universitaires, qui restent durablement marqués par la place hégémonique de la Grèce et de Rome, seulement tempérée par la séduction de l’Égypte et du Moyen-Orient des hautes périodes [9]]. » Dans cet appel à la constitution du Réseau International d’Etudes et de Recherches achéménides, le site web Achemenet est proposé comme dépôt des travaux scientifiques ou comme noyau de communication avec des sites existants, d’individus ou d’équipes. Des cellules sont proposées afin de rassembler les ressources existantes ou les équipes (archéologie, tablettes de Persépolis). A la lecture (recommandée) de ce document fondateur, la classification adoptée sur le site livre le secret de ses origines. Elle est parlante et cohérente pour ces chercheurs et confirme que le site a la vocation d’un laboratoire virtuel pour une communauté donnée. Le petit monde de la recherche achéménide a compris dès la fin des années 90, à l’initiative de Pierre Briant, tout le parti qu’il pouvait tirer du réseau des réseaux afin de consolider le sien propre. Un petit monde avec lequel on peut entrer très simplement en contact grâce à un annuaire complet des chercheurs assorti de leurs adresses e-mail (Cf. la rubrique Contacts).
Le Musée Virtuel Achéménide Interactif
Dès la mise en ligne d’Achemenet, Pierre Briant a conçu la nécessité de rassembler tous les objets issus du monde achéménide, objets et représentations eux aussi dispersés dans de nombreux musées et bibliothèques. Dès la page d’accueil, MAVI affirme sa parenté avec Achemenet : même fond gris ; le laboureur a été remplacé par un guerrier au trait, un M monumental enjambe la page en place du A. Quant à la présence des oeuvres, elle s’affiche, discrète, en proposant une vue presque subliminale de quelques images de profil. On a également affaire à un site « clos » dont l’espace d’affichage et d’archivage est contraint dans des « fenêtres » qui n’exploitent pas pleinement la page écran.
Le projet a nécessité cinq années d’un long travail en collaboration avec José Paumard, Maitre de Conférence en Informatique à l’Université de Paris 13, afin de concevoir le site et programmer ( !) les outils proposés par MAVI. Cinq années également passées à négocier avec les institutions patrimoniales qui conservent les objets concernés ainsi qu’avec les auteurs ou éditeurs d’ouvrages quand nécessaire. Ainsi, un partenariat a été établi avec plus d’une quinzaine d’institutions, dont la Bibliothèque Nationale de France, déjà partie prenante pour les images contenues dans Achemenet, mais aussi, le British Museum ou encore la glyptothèque de Munich [10]. Les accords passés par Pierre Briant pour obtenir les images sont divers : la plupart du temps, l’équipe a procédé elle-même à la numérisation en haute résolution des pièces et a fait don d’un jeu à l’institution de conservation, se faisant en quelque sorte prestataire de service. Parfois les images ont été fournies. En tout état de cause, les images n’ont pas posé les problèmes habituels car leur mise à disposition ne peut donner lieu à un téléchargement. Ici encore, le site est conçu avec un logiciel d’intégration qui gère l’accès aux données multimédia. A l’heure actuelle, les images de 8 000 objets sont rassemblées sur le site mais c’est l’exhaustivité qui est visée. La collection, déjà remarquable par son ampleur mais aussi par sa diversité, est constituée d’éléments d’architecture ou de décors issus des sites fouillés, d’objets utilitaires ou de vaisselles, de bijoux et d’accessoires vestimentaires, de monnaies, de peintures, de sculptures, de dessins de voyageurs.
Pour les non initiés, la découverte de l’empire achéménide est ménagée par trois documents audio-visuels qui posent le cadre historique et géographique. Mais contrairement à la stratégie encore trop souvent poursuivie par les sites des musées en ligne ou d’autres musées virtuels au sens défini précédemment, la qualité documentaire de MAVI tient cette entreprise rivée aux exigences scientifiques, par la précision des notices comme par les propositions d’exploitation des documents iconographiques.
On peut accéder à la collection par un choix d’entrées : les lieux de conservation, les régions géographiques, les types d’objets, ou encore un certain nombre de thèmes iconographiques tels que les scènes cultuelles, les audiences ou la nature. Une collection de dessins de voyageurs fait également l’objet d’une rubrique particulière. Dès lors que l’entrée est choisie, on retrouve une structure arborescente qui propose le choix d’un objet dans la catégorie. Ce choix peut procéder d’une liste ou d’une mosaïque de vignettes. Quoi qu’il en soit, la sélection d’un objet donne lieu à l’affichage d’une image sur un espace central délimité ; à sa droite, une notice très complète se déroule et comporte toutes les informations scientifiques produites par l’institution de conservation ou le dossier de fouille dont elle est issue. La notice peut être précédée, quand il y a lieu, des vignettes d’images supplémentaires fournies sur un objet, des détails ou des vues complémentaires. Le caractère très fourni des notices d’objets conservés est elle aussi la marque du partenariat établi avec les institutions patrimoniales, lors de la campagne de collecte des images.
Un cabinet d’étude plus encore qu’un musée
Si l’on a bien affaire à un musée virtuel au sens où cette collection rassemble par l’image des objets localisés dans une multitude de musées ou de bibliothèques ou encore sur des sites archéologiques, un outillage élaboré transforme la « visite » en étude ; c’est un des intérêts majeurs de MAVI. Des outils de visualisation et de manipulation des images sont proposés dès lors que l’on a sélectionné et affiché un objet donné. Sur le coin supérieur de la table d’affichage de l’image, un onglet cliquable « outils » indique discrètement ces possibilités. L’onglet activé met à disposition une petite boite à outils figurés par des icônes. Les outils proposent toutes sortes de manipulations appropriées à l’étude scientifique de l’objet. Pour commencer, bien sûr, on dispose d’un zoom appliqué sur un point de l’image mais on peut également à l’aide d’un autre outil sélectionner plus précisément une zone de l’image que l’on veut agrandir. Une des particularités de l’outillage proposé est qu’il s’applique à l’image ou aux images « secondaires » résultant des choix effectués sur l’image « source » ; celle-ci se maintient dans le cadre principal tandis que l’autre ou les autres viennent s’afficher à la droite, recouvrant la notice. Cette seconde image peut faire dès lors l’objet de toutes les opérations permises par la boite à outils : le zoom, bien sûr, et ce, à plusieurs reprises du fait de la numérisation à très haute résolution ; on peut également décider d’une réduction à 50%. Ainsi, la vue produite peut être recentrée, subir des rotations ou des renversements horizontal et vertical. Des « boutons » permettent également de visionner en noir et blanc ou d’effectuer une inversion video. Chacune des vues produites peut faire l’objet d’un affichage plein écran très spectaculaire du fait de la qualité de l’image. Une autre série d’outils permet de comparer les images créées par l’utilisateur car elles deviennent autonomes, à la façon d’une copie numérotée, et peuvent être librement déplacées à cet effet. S’agissant de comparer des objets différents, l’utilisateur peut, en créant une archive ponctuelle dans un espace ad hoc, comparer toutes sortes de vues qu’il a créées au fil de sa consultation ; il peut même, du fait d’un système de calque, recouvrir des objets ou leurs détails, en se servant, notamment de fonctions d’opacification du calque. Ces fonctionnalités diverses font l’objet d’une démonstration, sous la forme d’une animation audio-visuelle ; une sorte d’apprentissage est conseillé afin d’exploiter la multiplicité des possibilités.
Cette boite à outils est directement inspirée des fonctions proposées par les logiciels courants de traitement d’images, de type Photshop ou Illustrator. Notamment, par le choix très pertinent d’un système de calques qui permet d’autonomiser les vues créées pour un traitement spécifique. C’est le choix de ce type d’offre qui permet d’affirmer ici que l’outillage favorise véritablement l’examen de l’objet d’origine par l’image. C’est également ce principe d’exploitation du corpus des objets rassemblés qui motive la création de dossiers par l’utilisateur. Celui-ci peut non seulement retrouver la trace des images qu’il a consultées, grâce à un historique, mais encore garder sous l’intitulé du dossier de l’œuvre, toutes les images qu’il a générées, dans une archive personnelle. Cette archive personnelle peut être enregistrée et rester stockée sur le site, après avoir fait valider un log in et un mot de passe renvoyé immédiatement par le moyen d’un e-mail automatique. Une animation également accompagnée d’un guide audio donne le mode d’emploi de l’archivage personnel. MAVI est ainsi conçu comme un cabinet d’étude virtuel, au sens où l’utilisateur se voit proposé un espace de travail délocalisé par rapport à sa machine ; il pourra y retrouver la progression cumulée de son étude.
L’appropriation en question
Les outils d’exploitation du corpus des objets achéménides ainsi que la proposition de cabinet d’étude virtuel sont propres à alimenter la réflexion sur une question fondamentale : les modes d’appropriation des ressources en réseau.
La réalisation de Pierre Briant et de son équipe concourt à replacer la question des images, omniprésente surtout parmi les historiens de l’art, sur son axe : au-delà de la recherche d’images - il n’y en a jamais eu autant en circulation ! - c’est bien de l’appropriation de l’image numérique qu’il s’agit. Il est temps, en effet, de prendre acte, résolument, des propriétés de ces nouvelles images. Il n’est pas suffisant de considérer que la numérisation des images analogiques offre un nouveau support mais que l’image numérique est une image en instance de traitement. MAVI contribue à identifier la culture technique dont l’acquisition concerne désormais quiconque étudie les œuvres grâce à l’image. De ce point de vue, MAVI propose une pratique qualifiante, au prix d’un apprentissage minime, que toute université se devrait d’offrir systématiquement aux futurs historiens de l’art et archéologues.
Par ailleurs, avec le stockage des dossiers personnels sur son site, MAVI propose une autre pratique qui ouvre des questions de nature différente. De multiples offres d’extension, de « délocalisation » du bureau virtuel personnel par des espaces de stockage outillés se font jour, favorisées par les applications du Web 2.0. Plus particulièrement, en ce qui concerne les images, le partage et la mutualisation sont favorisées par la mise en œuvre de plateformes collectives. Quelle signification peut prendre la mise à disposition d’un espace de stockage « délocalisé » du travail personnel, ne donnant pas lieu à la mise en commun ou du moins à la visibilité des études menées par les différents protagonistes ? C’est une interrogation qu’il nous parait utile de poser. A première vue, cette offre semble aller à rebours de tendances notées ici ou là (cf. par exemple, notre dernier Site à la loupe) ; car, au fil de l’observation du réseau, on remarque, notamment, une tendance à l’offre de téléchargement d’outils d’exploitation de corpus d’images, outils de visualisation mais aussi d’annotation que l’utilisateur peut s’approprier, tout en conservant telle ou telle étude dans le cadre de sa documentation personnelle. Ici, on comprend que la logique privilégiée est liée à la préservation d’images de très haute résolution sur le serveur de MAVI. C’est une option que seule la preuve par l’usage permettra de valider : il sera intéressant, d’ici un an de fonctionnement, par exemple, de savoir si l’usage proposé s’est imposé parmi un nombre significatif d’utilisateurs : étudiants, enseignants, chercheurs, curieux et amateurs.
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[1] A l’heure actuelle, environ 3 500 fichiers PDF sont stockés sur le site
[2] ils prennent place au Collège de France
[3] on jugera aisément de l’ intérêt de ceux-ci en lisant la livraison de février d’un ample article historiographique de Pierre Briant
[4] déjà signalé dans notre répertoire de blogs
[5] revue en ligne de l’UMR du CNRS Mondes iraniens et indiens et de l’Institut français de recherche en Iran, partie prenante de la fédération de revues revue.org
[6] C’est d’ailleurs ici que l’on trouve l’embryon de la collection présentée dans le cadre du site MAVI que nous analysons ci-dessous. On note aussi que ce premier « fonds » provient de la Bibliothèque Nationale de France
[7] Ladite classification est précisément en train d’être révisée par Pierre Briant et son équipe : en s’éloignant d’un ordre initial directement issu des groupes de travail formés par les chercheurs, elle sera plus intelligible pour les « visiteurs » du site
[8] Entretien avec Pierre Briant du 6 février 2007. Qu’il soit ici remercié des informations complémentaires qui ont permis la rédaction de cet article
[9] Cf. <html>[<a href="#nh10" name="nb10" class="spip_note">10</a>" class="spip_out">http://www.achemenet.com/pdf/appel.pdf