Aperçus Singuliers

C.Welger-Barboza -

Après-coup, je mesure davantage la portée de l’intitulé de la rencontre, The Portals of Art History, énoncé auquel son auteur, Mark Ledbury, conférait d’emblée un double sens : une porte sert à ouvrir ou fermer, ne l’oublions pas. Aussi ces portails - portals ou gateways, terminologie familière au web - , doivent-t-ils s’entendre aussi bien comme ceux que les gardiens du temple de l’histoire de l’art surveillent jalousement ou que d’autres ouvrent à tous les vents du réseau. Ce fil rouge a traversé toute la rencontre avec toutefois une complication supplémentaire : sur le web, les portes en question peuvent tout à la fois être ouvertes et fermées ou plus exactement comporter des degrés variables de perméabilité à cet environnement spécifique. Car tout dépend du point de vue et des enjeux portés par cette entrée dans le sujet. L’histoire de l’art peut-elle être transformée de sa fréquentation ou de son implication dans l’environnement du web ? De quelles transformations peut-on parler, au juste ? C’est la complexité de ce questionnement que la rencontre a permis d’illustrer et d’éclairer, à tâtons.

Complexités du point de vue

Plutôt désignées a priori comme les gardiens du temple, les institutions puissantes, minoritaires dans le groupe, sont représentées par le site du Metropolitan Museum, plus précisément de sa Timeline , par le consortium ARTstor ou encore par la version numérique du Grove art dictionnary. Les deux derniers "aggravant leur cas", si l’on peut dire, par le fait qu’ils offrent un accès restreint à leurs ressources (abonnements institutionnels). Ces réalisations, issues respectivement de la politique éducative d’un musée majeur, d’un consortium de collections (musées ou autres) fournissant des images à l’usage des universités, également animé d’une vocation pédagogique et enfin de la transposition numérique d’un prestigieuse édition imprimée, pouvaient bien faire les frais de la critique selon laquelle elles reproduisent un type de discours conventionnel et clos de la discipline. La focalisation sur la Timeline of Art History du MET est intéressante : approche chronologique archétypique, formules hagiographiques parsemant le récit d’une histoire des œuvres et des artistes non moins typique : tout ceci prête aisément le flanc à l’accusation de conformisme académique. L’exercice ne peut que tourner court quand les postulats d’une autre ou d’autres histoires de l’art ne peuvent faire l’objet de la discussion ....De ce point de vue, seuls n.paradoxa et Latinart incarnaient objectivement des apports neufs à l’histoire de l’art contemporain.

Toutefois, pour revenir à l’exemple de la Timeline du MET, dès lors que l’on déplace le point de vue sur cette ressource, elle révèle des qualités dignes d’intérêt : si on la considère à travers le prisme combiné des pratiques documentaires en ligne d’étudiants ou d’amateurs et des modalités de lecture hypermédia, sous peine d’une éducation adéquate, bien sûr. Dès lors, l’on peut discuter de savoir si la production du Met ne contribue pas, à sa manière, à l’élaboration empirique d’une nouvelle stratégie de construction de la connaissance : l’association, la comparaison, la navigation dans le copieux corpus rassemblé, grâce à cette version dynamique de la Timeline, pourraient plaider en faveur d’une approche renouvelée de l’étude de l’histoire de l’art, inscrite dans un dispositif interactif d’appropriation. Cet exemple permet de pointer, parmi de nombreux autres, la difficulté de l’exercice proposé : trouver le point de connexion entre l’approche de la critique interne à la discipline et l’approche de l’exploitation de l’environnement numérique. Toujours sur cette piste technologico-éducative, mais sur son versant politique, ne conviendrait-il pas de se demander pourquoi, dans le milieu ouvert du web, les institutions de formation en titre, les universités, laissent les musées occuper tout l’espace dans l’offre des "fondamentaux" d’une histoire de l’art "universelle" ? A l’ère du web, l’université croit encore à l’imperméabilité de son enceinte alors que le musée croit transposer sur un nouveau média ses activités établies, dont sa fonction éducative .... Tout ceci mérite sans doute des investigations et peut-être des réévaluations. Quoi qu’il en soit, s’il se peut qu’une confrontation accrue, ouverte, des récits de l’histoire de l’art ait un impact à terme sur leur conformation, les remises en cause immédiates s’appliquent plus volontiers aux pratiques institutionnelles de la discipline.

Grandeur et misère ... et grandeur de l’auto-édition

C’est en dehors des institutions : universités, musées, éditions, que la plupart des initiatives présentes ont fleuri, conçues et portées par la seule volonté de leurs fondatrices et fondateurs. Ce qui frappe ici, dans tous les cas de figure, c’est la prééminence des objectifs éditoriaux : les choix techniques y sont totalement soumis ; le web design n’est pas convié pas plus que la maîtrise sophistiquée de la technologie. Les derniers venus bénéficient des outils de publication clé-en-mains quand les plus anciens, les pionniers - qu’il s’agisse de n-paradoxa, des listes de liens de Christopher Witcombe ou du système de liste de diffusion de H-Net - trouvent les vertus recherchées dans des formats et outillages modestes ou "anciens". Toujours, l’objectif prime, au prix d’une dépense humaine considérable, bénévole, mesure de l’engagement et du sentiment de nécessité qui tiennent ces fragiles édifices. La question des moyens, bien évidemment, taraude jusque parfois se parler en termes de modèle économique : où trouver des soutiens, de l’argent ? D’autant que l’offre de l’accès gratuit est revendiquée unanimement. La Tribune de l’art, grâce à la combinaison de son audience avérée, de ses liens avec le monde muséal, de sa couverture actualisée des expositions, et de sa percée dans le débat public, a réussi à attirer de la publicité. La terminologie du « modèle économique » se pose en proportion de l’assimilation des éditions numériques à des référents dans la sphère imprimée : pour les gazettes - magazines, La Tribune mais aussi Latinart, ou dans un autre registre, celui de la revue savante à comité de lecture, telle 19thCentury Worldwide . Toutefois la publication en ligne tend, comme de juste, à s’éloigner de ces référents. Aussi, dès lors que ces créations se fondent sur une éthique scientifique, devient-il question de s’inclure dans une problématique plus générale de l’économie numérique de la connaissance, comprise comme bien commun, d’accès libre et gratuit. Ainsi, la reconnaissance de l’utilité publique de toutes nos initiatives n’est pas limitée à une question de survie économique ; le mouvement engagé percute les voies usuelles de la reconnaissance institutionnelle. S’autoriser à publier crée une brèche dans le circuit établi de la légitimation académique. Les académies pourront-elles l’ignorer longtemps ? Des formes spécifiques de financement générées par l’économie du réseau s’imposeront-elles ?

De l’accessibilité à l’exploitation des ressources en ligne

L’engagement des historiens de l’art dans l’environnement du web, - sans parler d’une majorité qui le dédaigne encore souverainement - est disparate, hétérogène. S’est déjà imposée avec évidence la conscience d’un bouleversement dans l’accès aux documents : textes sources ou littérature critique, images... Les bibliothèques, les centres d’archives, les musées - et les universités dans une moindre mesure - , restent les principaux pourvoyeurs d’une offre exponentielle de références (catalogues) ou de documents en ligne. Félicitons-nous déjà que les choix de numérisation rencontrent partiellement les besoins des chercheurs, grâce, notamment, aux bibliothèques universitaires .... Mais ces nouveaux usages documentaires sont-ils perçus à leur juste mesure, initiant de nouveaux processus dans les pratiques documentaires. Une base d’images est encore essentiellement appréciée pour ses images alors que l’apport aux pratiques d’étude de la manipulation d’une base de données dynamique ou d’outils interactifs de visualisation retient peu l’attention, l’analyse. De même, la proposition croissante de "corpus outillés", valant autant par le rassemblement de documents dispersés que par l’instrumentation qui en élargit le champ d’étude, semble inégalement distinguée parmi la masse de l’offre documentaire numérisée. (Signalons, à cette occasion, que Charles J. Henry a porté à notre connaissance le projet Le Roman de la Rose ) Qu’importe, la discussion peut encore s’attarder sur les mérites comparés des sources numérisées et imprimées. Tout le monde en conviendra, l’accès à distance ne peut être boudé du moment que la pureté des pratiques fondées sur le dépouillement des sources est sauve, c’est-à-dire équivalente à celle de la culture imprimée... Profession de foi qui se termine invariablement sur le serment d’une fidélité indéfectible à la "valeur-livre" [1]. Et s’il s’agissait d’autre chose ? S’il s’agissait d’une véritablement transformation des pratiques d’étude par de nouvelles façons de circuler dans les corpus de documents, de se les approprier, de prendre part à leur circulation ? Ici encore l’histoire de l’art pourrait être davantage interrogée sur le lien établi entre des pratiques canoniques de construction des connaissances et la reproduction des modes de légitimation scientifique et institutionnelle ; [2].

Face au web, creuset de nouvelles pratiques politiques et sociales

Le web se régénère constamment ; prolixe, il affûte sans cesse de nouveaux outils. Davantage qu’un contexte dans lequel chacun peut (re)prendre (sa) place, n’est-on pas pris dans un milieu socio-technique qui comporte sa dynamique propre ? Aujourd’hui, c’est avec l’outillage du Web 2.0 que chaque protagoniste est invité à s’inscrire dans le dispositif. Les historiens de l’art sont-ils tentés par le blogging ? Forme suprême de l’autoédition - de l’autorisation - est-elle bien convenable ? L’exposition de soi serait-elle l’enjeu essentiel du blog ? [3]. En fait, au sein des communautés scientifiques, le blog se révèle surtout porteur de dynamiques communautaires, électives, par la pratique systématique de désignation des blogs "amis" ; enfin, il doit aussi être considéré comme un outil d’édition doté de certaines propriétés, mis de plus en plus souvent au service de projets scientifiques collaboratifs. La collaboration mais aussi le rapprochement avec les modèles du jeu, de la construction de mondes virtuels, comme l’a évoqué William Tronzo avec le projet de Michael Shanks, Dante Hotel, sont au centre des apports des dernières tendances socio-techniques du web. La question est de savoir quelles finalités d’étude et de recherche peuvent être non seulement servies mais encore ouvertes par l’exploitation de cet outillage dynamique [4]. Un autre aspect des dynamiques de partage est illustré par l’initiative de Christopher Witcombe. Ici l’histoire de l’art se mêle à la mutualisation de masse de clips auto-produits, rendue possible par des plate-formes comme YouTube. Hérésie supplémentaire : outre sa forme comique (comic’s), la proposition assume le côtoiement, voire l’intrication de la culture savante et de la culture populaire. Prendre part à ce qu’il est convenu d’appeler les "réseaux sociaux" implique-t-il d’abandonner les cloisonnements ? Sommes-nous ici toujours dans une dynamique de large diffusion ? Outre les débats que ce type d’initiative ne manquera pas de susciter au sein de la discipline (nous l’espérons), on entrevoit de beaux chantiers en perspective pour les Cultural studiies.

Pour conclure : les questions sont toujours plus importantes que les réponses. Les occasions de les poser sont malheureusement trop rares - pour ce qui est de la France, c’est un euphémisme. Déjà, l’an dernier, outre-atlantique, c’est au Getty Institute qu’un colloque a été organisé sur "L’histoire de l’art à l’ère numérique" [5]. Mais en la matière, ne craignons pas la redondance : il faut creuser et creuser encore et reposer encore ces questions car la réflexion n’en est qu’à ses débuts. L’histoire de l’art à l’épreuve du numérique ? C’est l’objet même qui a motivé la création de ce site. Et le colloque du Clark Art nous aide à envisager plus précisément les termes multiples de la recherche dans laquelle nous sommes engagé(e)s. Un "détail" : nous nous sentons moins seul(e)s !

P.S. : ne pas rater cet épisode fondamental de l’histoire du livre



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Autres Aperçus Singuliers :
> Introduction
> K. Deepwell
>B. Kelley Jr
> C. Kuan
> M. Ledbury
> M. Marmor
> W. Tronzo


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[1] Private joke : je fais signe par analogie à l’une des scies qui ont occupé notre récente campagne électorale : la "valeur-travail"

[2] Les développement actuels des Digital Humanities illustrent les orientations essentielles des changements à l’œuvre dans les pratiques de recherche. Nous renvoyons au dossier que nous ouvrons sur ce sujet, de retour de notre Voyage d’étude express

[3] Cf. l’entretien que nous avons mené avec André Gunthert pour remettre ce type de crainte en perspective

[4] nos Sites à la loupe ainsi que notre intérêt pour les Digital Humanities sont motivés par l’exploration de ces questions

[5] organisé par W. Tronzo comme indiqué ci-dessus







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