Le Grand Tour à l’heure des Digital Humanities

Digital Humanities à l’université de Virginie, premières esquisses -

Par Corinne Welger-Barboza

Quelques temps après nos Prolégomènes, nous reprenons la publication d’une série d’articles par la présentation de l’IATH et de l’université de Virginie.

Le fameux Institute for Advanced Technologies for Humanities, installé au sein du somptueux campus de l’Université de Virginie (Charlottesville), se présente sous la forme la plus banalisée qui soit ; on y pénètre, au tournant d’un couloir d’un des étages du bâtiment - impressionnant lui aussi - de la Bibliothèque Alderman : aucune porte séparatrice ne marque véritablement le seuil de cet institut prestigieux. Des bureaux et des salles de réunions, peu nombreux, pareils à tant d’autres sans qu’un matériel informatique impressionnant ne se signale à l’attention. Les hauts murs de l’une des salles, dédiée aux réunions importantes, sont tapissés de grandes bibliothèques vitrées en bois après avoir été délogés d’une salle plus petite juste pourvue d’un écran pour les projections. Tout indique, d’une part, que la technologie fût-elle de pointe se fait peu encombrante ; d’autre part, que l’IATH a sans doute dû s’installer là, progressivement, en grignotant quelques bureaux au même étage que le Département d’Histoire.

La proximité avec la bibliothèque, partenaire de toujours, explique sans doute le maintien dans des lieux dont le volume n’a rien d’exubérant ! D’une façon générale, l’existence des structures ou de laboratoires comme Speclab ou même la poursuite de projets aussi importants que le Blake Archive, par exemple, n’occupent pas d’espaces particuliers, de territoires bien délimités : une personne devant un poste d’ordinateur suffit souvent à donner corps à l’entité en question.

L’l’IATH, un Centre pionnier dans le domaine des Digital Humanities

L’IATH a défini ses objectifs dès le départ : l’inventer et fabriquer des outils numériques aptes à élargir le champ d’action et les méthodes des enseignants et des chercheurs dans les domaines des Humanities : études en Littérature, histoire, histoire de l’art, histoire de l’architecture et du paysage ,archéologie, sciences des religions, histoire des sciences, linguistique, études bibliographiques, et cultural studies (nos Etudes culturelles ne traduisent pas cet intitulé) ; tous domaines effectivement investis par l’IATH, au fil de son histoire.

Sans prétendre faire l’histoire de l’Institut, il est intéressant de remarquer la façon duale dont il a été fondé. La Présidence de l’université de Virginie décide de sa création en 1992, à la faveur d’une subvention du National Endowment for Humanities (NEH [1] ) qui avait alloué 30 000 $ au projet archivistique Valley of the Shadow et au renfort d’une importante subvention de la firme I.B.M. aux recherches dans les Humanités utilisant l’informatique. Au-delà d’une décision de circonstance, l’université s’engageait ainsi dans le soutien durable à une institution d’un nouveau genre. Les premiers chercheurs élus pour réaliser leurs projets furent Jerome Mac Gann, Spécialiste de Liittérature anglaise et Edward Ayers, Historien ; ils initiaient respectivement The Rossetti Archive , et Valley of the shadow. L’entrée en vigueur de ce premier « fellowship » [2] est à l’origine de l’institut et de ses principes de fonctionnement. Les deux chercheurs faisaient équipe avec Alan Bateson et William Wulf pour le Computer Science Department (département d’informatique) et Kendon Stubbs pour la Bibliothèque dont nous verrons qu’elle a joué et continue de jouer un rôle fondamental. Cette même équipe s’enquit d’un directeur et proposa à John Unsworth, Professeur de littérature américaine, de quitter la NSCU (North Carolina State University) pour prendre la direction de l’Institut. A l’automne suivant, John Unsworth entra en fonction et apporta, selon ses propres termes, la rationalité administrative et budgétaire et la dynamique de développement qui faisaient défaut au brillant équipage :

« En arrivant à l’Institut, j’ai trouvé un lieu avec des personnes et des équipements excellents, mais très peu de ressources en ce qui concernait l’infrastructure administrative ou fonctionnelle - pas de comptes personnels, pas d’en-tête, pas de réseau local d’impression, pas de secrétaire... J’ai également trouvé qu’alors que le travail qui avait été réalisé sur les projets de recherche était très bien conçu en ce qui concerne la collection de données, il n’y avait pratiquement pas de projet de diffusion des données - aucune idée de comment nous allions livrer les résultats de nos recherche à la communauté universitaire. » [3]

Ceci pour souligner que la création de l’Institut se réfère en quelque sorte à un double acte de fondation, le scientifique précédant l’institutionnel, à proprement parler. Nul doute que l’impulsion première a bénéficié du fait que les pionniers étaient des personnalités dont l’autorité académique était déjà largement reconnue dans leurs domaines respectifs. On peut remarquer également que ces chercheurs, sont restés des acteurs de premier plan dans le domaine des Digital Humanities qui s’est consolidé depuis. Ils ont profondément contribué à forger l’identité de l’IATH, première organisation d’importance dans la lignée des centres de Digital Humanities aux U.S.A. [4].

Une identité fortement marquée par les Archive Projects

Au-delà de ces références originelles, l’IATH a bien évidemment dessiné ses contours et forgé sa notoriété, au fil des projets et avec l’ensemble de son équipe, laquelle s’est enrichie d’un certain nombre de personnes sans toutefois excéder la dizaine de membres « à demeure ». Une succession ininterrompue de mises en œuvre, à raison de trois projets engagés en moyenne par an, rend difficile de rendre compte de tous les traits de l’Institut d’autant qu’à examiner successivement ceux-ci, c’est tout un pan de l’histoire de la maîtrise progressive de l’édition numérique, entendue ici comme édition hypermédia en ligne, qui s’expose [5]. Toutefois, des réalisations majeures, durablement installées dans le paysage des Digital Humanities après en avoir établi certains fondamentaux, ont contribué plus que d’autres à asseoir l’identité du Centre. Ce sont les grands Archive Projects : outre le Rossetti Archive, The Valley of the Shadow, on doit mentionner Emily Dickinson archive , Walt Whitman Archive , William Blake Archive ou encore Uncle’s Tom Cabin. Ces réalisations les plus fameuses sont aussi les plus durables ; ces corpus « outillés » [6] sont augmentés aussi bien en termes de documents ajoutés que d’outils de traitement des données et des documents.

On peut s’essayer à relever quelques traits de cette sorte d’accumulation primitive des Digital Humanities réalisée par l’IATH, à partir de ces projets. On peut distinguer, pour la clarté de l’exposé, un outillage invisible des documents et un outillage visible, c’est-à-dire perceptible et exploitable par l’utilisateur - end-user.

La maîtrise in progress d’une instrumentation « invisible »

En premier lieu, il convient de revenir sur la définition de l’Archive qui prend, dans l’usage anglo-saxon, une signification différente de l’emploi que nous en faisons en français. Il s’agit en fait d’une collection, d’un corpus de documents que l’on rassemble autour d’un auteur, un artiste ou d’une thématique ou encore d’un site archéologique [7] . Cette archive, grâce au support numérique, peut être augmentée ; on a donc affaire à un système ouvert et évolutif.

Avec la constitution des ces Archive Projects, l’IATH a mis en place ce que l’on peut considérer comme des fondamentaux de l’édition numérique. Au cœur du travail scientifique, se trouvent les études littéraires donc le texte. Mais la notion ici d’édition numérique va bien au-delà de la publication uniquement orientée vers le texte, d’une part ; d’autre part, elle a pour objet, précisément, de s’émanciper de la simple transposition dans l’environnement numérique de l’édition imprimée.

Une première couche des problèmes d’édition numérique du texte réside dans l’encodage des documents ; l’IATH a participé à l’application précoce et au perfectionnement du SGML pour en arriver dès que possible au balisage par XML avec ses suites. Un résumé un peu synthétique mais il s’agit de signaler ici essentiellement la position de l’Institut d’être un acteur du courant de standardisation qui s’est avéré être le plus décisif. Ceci peut aujourd’hui paraître peu original car ces standards se sont imposés dans l’édition numérique, pourtant, ce domaine a été et est toujours en proie aux développements dispersés ou aux offres propriétaires (mettant en danger l’interopérabilité ) Parmi la documentation en ligne pléthorique sur ces questions, nous renvoyons à l’article éclairant de John Unsworth, Tool-Time, or ’Haven’t We Been Here Already ? dans lequel il dresse le bilan de 10 ans d’instrumentation de l’analyse des textes, article écrit en 2003, l’année où il quittera la direction de l’IATH. On y perçoit la solidarité des choix, à partir de l’encodage ; notamment ce qui concerne le stockage donc la conservation, la stabilisation et l’interopérabilité des documents dans un environnement instable jusqu’aux outils de recherche et de traitement, d’affichage des textes et partant, des images ou d’autres types de documents.

La standardisation des démarches, assurant l’interopérabilité et la convergence des efforts comme de l’accessibilité des corpus, joue un rôle clé : la convergence des développements gagne à être effective si l’on ne veut pas « réinventer la roue », en permanence. Et l’IATH a été un protagoniste de premier plan - il le demeure, d’ailleurs - pour porter cette approche dans la communauté de l’édition numérique, en prenant part à la constitution et au fonctionnement de la Text Encoding Initiative ( TEI ), consortium international [8]. En effet, avec l’Electronic Text Center de l’Université de Virginie, désormais fondu dans la Bibliothèque numérique, l’IATH héberge la TEI parmi quelques autres centres (note : Bergen’s university Humanities Information Technology Center, Brown University’s Scholarly Technologies Group et Oxford University’s Humanities Computing Unit.

Dans cette lignée de travaux, l’IATH a développé de nouveaux outils logiciels, tels que Babble dès 1997. Babble prend appui sur l’universalité du codage Unicode des caractères - permettant de traiter également des écritures non-alphabétiques (idéogrammes, etc.) des langues vivantes ou mortes. Développée sur UNIX, cette création logicielle a donné lieu à une intégration dans le langage Java. Babble visait à combiner le défilement des textes et la navigation hypertextuelle, la recherche hypertextuelle, l’affichage simultané de textes, et une certaine mise en oeuvre du SGML. [9].

L’Institut, notamment à travers la contribution de Daniel Pitti a également joué un rôle important dans la mise en place de la norme EAD DTD pour les archives (au sens commun du terme) et les bibliothèques mais aussi les musées [10], des travaux qui ont assuré de nouvelles possibilités d’encodage pour les bases de données, catalogues, index et autres documents de présentation d’une information structurée documentant des collections de tous ordres, en vue de leur consultation en ligne.

Si la maîtrise progressive de ces outils d’ordre différent vise à l’accessibilité des corpus, ils ont pour ambition également de fournir des modalités d’interprétation adaptées au travail scientifique, voire à en renouveler l’approche. C’est de ce point de vue que nous mettons ici l’accent sur ce que nous appelons des outils visibles, formule destinée, nous le répétons, à assurer la clarté de l’exposé. Car, bien évidemment, tous les processus « invisibles » très partiellement évoqués ci-dessus, participent indissociablement des possibilités offertes à l’utilisateur, étudiant ou chercheur, de traiter les corpus en question. Ainsi, la navigation hypermédia, pivot du maniement pour l’étude et la recherche de ces « corpus outillés », est indissociable des degrés sous-jacents d’accessibilité, d’affichage et de traitement des documents.

La mise en œuvre d’outils visibles

De façon succincte, là encore, l’identité de l’IATH peut être signalée par des propositions de nouveaux degrés d’opérationnalité déléguées à l’utilisateur dans la fouille de textes, la circulation dans les corpus, la possibilité de combiner l’affichage des documents. Le William Blake Archive nous est apparu, dès que nous l’avons découvert, en 1999, emblématique de cette démarche [11].

L’importance particulière du Blake Archive réside dans les possibilités diverses de recherche dans les corpus de textes et d’images qui se combinent à la possibilité d’un affichage permettant la comparaison intégrée sur un seul écran des planches réalisées par l’artiste dans les différentes éditions originales. Egalement, de nombreuses opérations de fouille des textes et surtout des images, ce qui est plus original Sand doute, en tant qu’historiens de l’art avons-nous été particulièrement sensibles à cette réalisation. En effet, celle-ci se distingue des autres par le fait que l’image des œuvres n’est pas ici présentée comme simple illustration mais est approchée en tant qu’œuvre grâce à des outils originaux d’indexation, de visualisation et d’annotation jusque dans les détails (note : [12].

Un outil a été créé par l’IATH à cet effet, il s’agit de Inote, un outil d’annotation de détails choisis dans les images. Ce que l’on peut remarquer encore à ce sujet est l’autonomisation de cet outil créé pour le Blake Archive. L’outil peut effectivement être chargé afin de s’appliquer à n’importe quel autre corpus rassemblé par des chercheurs. Cette dynamique d’émancipation de l’outil participe d’ailleurs des tendances les plus actuelles des Digital Humanities.

Les orientations actuelles de l’IATH

On peut avoir le sentiment d’une lisibilité plus incertaine de l’IATH dans la mesure où domine la continuité. Sans aucun doute, sa vocation « d’incubateur » de projets répondant à la demande des chercheurs, selon un protocole bien établi [13]) pèse-t-elle dans cette impression. Toutefois, la succession des projets donne lieu à des approfondissements des acquis et à des perfectionnements visant l’édition et l’exploitation par des chercheurs des corpus constitués ; on peut citer, à ce titre, des projets comme Lives of the Saints, The medieval French Hagiography Project ou encore Leonardo da Vinci and his Treatise on Painting. Plus précisément, certains projets récents ont été engagés qui combinent nombre d’outils issus des compétences technologiques affûtées par l’Institut et de la productivité intempestive (au bon sens du terme) du web (Web 2.0). La « boite à outils » mise au service de The Tibetan and Himalayan Digital Library en donne une certaine idée.

Toutefois, on peut discerner l’amorce d’une inflexion de l’axe principal des Archive projects, avec l’arrivée de Bernie Frischer qui a succédé à John Unsworth, à la direction de l’Institut. Il a fondé le Cultural Virtual Reality Lab à l’Université de Californie Los Angeles (UCLA) et en a assuré la direction ; antiquisant de formation, il a impulsé une série de projets centrés sur la reconstitution 3D de sites archéologiques ou de monuments anciens. En effet, parmi la variété des projets qui mettent en œuvre des corpus d’archives de toutes sortes (textes, images, cartes, chronologies, documents sonores) se dégage désormais une inclinaison pour des projets de mapping 3D. Dans cette perspective se rangent les projets The medieval plan of St. Gall Monastery, également The Virtual Model of 18th-century Colonial Williamsburg. Afin de confirmer cette orientation, il a consolidé un partenariat entre l’IATH et le Computer Science Department de l’université de Virginie pour créer une base de données de modélisations en 3D des sites patrimoniaux, monumentaux et paysagers, SAVE [14]. Dans l’histoire de l’Institut, ces pistes ont été défrichées, en 2001, avec le projet Crystal Palace ; l’examen de l’archive en ligne de ce projet sans suite donne à voir l’évolution de la technologie de la simulation 3 D, depuis.

Cette prédilection se manifeste par le partenariat récemment annoncé avec la municipalité de Rome pour la mise en œuvre de Rome Reborn 1.0. Initié à l’UCLA par Bernie Frisher et mené avec l’Institut polytechnique de Milan, l’Experimental Technology Center de l’UCLA, ce projet de restitution de la Rome antique en 3 D, vise la mise au point d’une expérience immersive et permettra l’augmentation collaborative des nouvelles connaissances archéologiques sur le sujet [15]. Cette direction de recherche est particulièrement adaptée aux recherches des archéologues et des historiens de l’architecture tout en favorisant leur exploitation pour l’enseignement. On ne peut manquer de relever que l’orientation vers des dispositifs toujours plus performants de ce qu’il est convenu d’appeler la réalité virtuelle résonne avec le rôle que sont amenés à jouer, dans les domaines académiques et de recherche, des environnements du type Second Life.

La position de l’IATH dans un paysage où les centres de Digital Humanities se sont multipliés, reste bien ancrée. L’institut voit ses initiatives régulièrement encouragées dans par l’attribution de bourses ou subventions par les principaux organismes publics et privés qui soutiennent le développement des Digital Humanities The National Endowment for the Arts, The National Science Foundation mais aussi les fondations privées telles que The Getty Foundation grants ou encore la très puissante et très généreuse The Andrew W. Mellon Foundation.

La nébuleuse des Digital Humanities à l’université de Virginia

On peut considérer que l’IATH a rempli un rôle de catalyseur pour l’Université de Virginia quant à la prise en considération et à l’investissement dans l’édition numérique, dans ses plus larges acceptions. Et surtout, on aura compris que la création de l’Institut et son déploiement représentent une ouverture de l’institution universitaire à de nouvelles questions posées aux Humanités, tant du point de vue de l’enseignement que de la recherche.

Précisément, ce qui est frappant lorsque l’on visite l’IATH est de constater les liens qui sont tissés entre l’Institut et d’autres entités : le périmètre de la sphère couvrant l’intrication entre les TIC et l’institution est plus large qu’on ne pensait. Sans pouvoir restituer l’historique de ces relations, on peut aborder ces autres entités sous deux chapitres distincts : d’une part, les organisations qui sont impliquées dès bien qu’autonomes ; d’autre part les organisations académiques ou de recherche qui résultent d’une dynamique d’essaimage.

Dans la première catégorie, figurent le Computer Science Department et la Bibliothèque, ce qui est manifeste dans la composition de l’équipe des fondateurs. Un engagement durable puisque Worthy Martin qui en est le Directeur adjoint partage son temps avec son activité à l’IATH dont il est également un des Directeurs adjoints [16] Ce qui n’empêche pas que des partenariats spécifiques soient établis entre les deux structures, comme on l’a vu pour le programme de bases de données des réalisations en 3D.

Le partenariat avec la Bibliothèque Alderman mérite qu’on s’y arrête quelque peu car aussi bien l’alliance passée avec l’IATH que son action propre en matière de numérisation sont plus originaux, vus de France.

Le rôle stratégique de la Bibliothèque

Dès 1992, au même moment que la création de l’IATH, la Bibliothèque met en place l’Electronic Text Center jusqu’en 2007, année où il est fusionné avec Digital Library of Virginia ; ses collections sont intégrées aux multiples fonds de la bibliothèque numérique. Ce centre a joué un rôle fondamental puisqu’il a participé activement à à la recherche sur l’encodage des textes et a numérisé de nombreuses collections d’ouvrages et de périodiques pour les mettre à disposition des enseignants, des étudiants et des chercheurs dans le domaines des Humanités.

On relève dans les cursus de personnalités aussi importantes dans le domaine que Matthew Kirshenbaum, un passage « initiatique » à l’E-text Center. Nul doute que cette politique de numérisation s’est forgée en commun avec l’IATH et le milieu peu nombreux, au début, des enseignants intéressés par l’usage du numérique. Par ailleurs, la bibliothèque a joué également une fonction importante en se préoccupant, technologiquement parlant, de la conservation des bases de données liées aux projets numériques de l’IATH mais aussi d’autres composantes de l’université. Une action plus « naturelle », au regard des missions des bibliothèques, en général, mais encore très originale, du point de vue de la conception des missions des bibliothèques universitaires françaises.

Une fois admises les différences radicales entre ces deux pays universitaires (américain et français), on comprend mieux que dans le domaine de la numérisation, la Bibliothèque a développé toutes sortes de réalisations, à la façon d’un véritable centre de recherche. Elle a progressivement accompagné ses actions de numérisation des fonds de la conception et de la mise à disposition d’outils pour les usagers de la communauté universitaire. Cette offre documentaire - qui comprend désormais, outre des collections d’écrits de toutes sortes, des documents iconographiques, audio-visuels et logiciels - est lisible sur la page d’accueil de la bibliothèque.

Parmi, ces réalisations, il faut mentionner la mise en œuvre de la plateforme Fedora (Flexible and Extensible Digital Object Repository Architecture), un système développé avec l’université Cornell. Cette interface a été conçue afin de faciliter la découverte et la restitution d’items quels que soient la collection à laquelle ils appartiennent ou leur format ( images, textes, fichiers d’aide), et de fournir un accès à des outils qui permettent d’exploiter les collections pour la recherche ou l’enseignement. Parmi ces outils on peut citer un visualiseur d’images - Image viewer - destiné à la manipulation d’images) et un outil de sélection d’objets numériques - Digital Object Collector Tool- pour la création de portfolios individuels, de diaporamas, et de sites web d’images. [17].

Cette plateforme a été reconnue comme un modèle et a été adoptée par plusieurs organisations. Une sorte de consortium a été fondé dans la perspective d’une libre exploitation. Il s’agit de Fedora Commons « De nouveaux systèmes interopérables permettent également de faciliter les collaborations entre communautés et la conservation des ressources ainsi numérisées. Tout le paratexte (papiers, données, annotations, commentaires) est également porteur d’une valeur scientifique et culturelle indéniable et à ce titre doit être préservé comme les ressources qu’il accompagne. Fedora Commons vise donc à faciliter la création d’espaces d’innovations et de collaborations tout en assurant la préservation de l’information issue de cette collaboration sur le long terme.  [18].



L’Histoire, un champ d’application privilégié

Le VCDH (Virginia Center for Digital Histtory) incarne, au sein du Département d’Histoire, la dynamique d’essaimage évoquée ci-dessus. Fondé en 1998 par Edward L. Ayers (un des deux premiers scientifiques porteurs de projets de l’IATH) et William G. Thomas. Le Centre a développé plusieurs projets numériques qui couvrent, à partir de sources locales, l’histoire de l’établissement humain de Jamestown - qui a donné lieu au Virtual Jamestown -, de la guerre civile et de la lutte pour les droits civiques. Cette histoire locale est marquée par la position de frontière/ligne de front de la Virginie entre les Etats du Nord et du Sud des Etats-Unis. Ainsi, outre Valley of the Shadow, le VCDH a réalisé de nombreux projets. L’ensemble de ces réalisations est animé par une démarche commune. Ils constituent des Archive Projects rassemblant des documents de tous ordres, des correspondances, des articles de presse, des actes officiels, religieux, des poèmes, des chansons, des documents audio-visuels. Il abrite également le projet d’archive écrite The Dolley Madison Digital Edison édité par Holly Cowan Schulman [19].

L’édition multimédia est investie ici d’une vocation pédagogique à l’adresse des étudiants du département. Mais, plus original, ces archives historiques sont proposées à la consultation bien au-delà de la communauté académique ; notamment, c’est la communauté de proximité qui est visée et sollicitée pour nourrir l’histoire locale : les particuliers par les documents familiaux, des témoignages oraux. Mais des formes d’échanges sont également établis avec les médias locaux, presse, radios, télévisions ; le VCDH numérise les documents tandis que les médias peuvent exploiter ces archives en ligne. Ainsi, ces archives restent un matériau d’étude pour les chercheurs et les étudiants mais fonctionnent également comme un patrimoine communautaire, assorti du travail critique des historiens ; le VCDH porte ainsi la responsabilité, lourde, de la conservation, de la préservation de cette histoire. La dimension politique de ces enjeux collectifs est avivée par l’orientation d’histoire sociale, plus ou moins récente, centrée sur la population afro-américaine.

Cette appropriation novatrice du numérique dans le travail historique renouvelle, selon les responsables du Centre, des aspects importants du travail académique. Ainsi, les étudiants, sollicités pour participer à ces projets (récolte, numérisation et intégration dans les bases de données) développent un rapport très investi aux documents, aux sources ; celles-ci reprennent un statut de matériau vivant d’autant plus qu’il est accessible à un public élargi. Toutefois, il n’y a pas lieu de brosser un tableau idyllique. L’ensemble du Département n’est pas engagé dans ces activités liées au numérique. De fortes résistances de la part du corps professoral se manifestent, des réticences composites, faites de dimensions multiples. Hormis une propension à considérer que la technique doit être tenue à l’écart de la discipline, une incompréhension non dénuée d’envie accueille le fait que les projets numériques du VCDH sont salués par des distinctions et l’allocations de soutiens financiers : ceux-ci menaceraient l’autonomie de l’activité scientifique, selon certains. Se mêle aussi à la marginalisation relative du VCDH sa prédilection pour une histoire sociale de certaines communautés, Afro-american ou African studies et Women studies, domaines qui ne jouissent pas encore d’une pleine reconnaissance académique. Mais du côté des soutiens, on retrouve l’appui précieux et incontesté de la Bibliothèque.

Speclab et ARP, des cellules d’explorateurs

On peut également considérer les laboratoires Speclab et ARP comme les fruits d’un autre type d’essaimage de l’IATH. Ils sont des prolongements et s’inscrivent dans des réseaux plus larges, au-delà même de l’université de Virginie. Mais ces structures ressortissent aussi et surtout à la compétence d’un noyau de chercheurs - ici Jerome Mac Gann, Johanna Drucker et Bethany Nowwiskie, pour ne citer qu’eux.

Ainsi, Speclab, comme son nom le suggère, est initialement dédié à la spéculation. Créé en 2000/2001, Speclab est assimilable à un laboratoire de recherche interdisciplinaire qui cultive la réflexion théorique et pratique sur les réalisations de Digital Humanities. Il met, en quelque sorte ces réalisations à la question afin de concevoir, sans garantie aucune de développement durable (au sens littéral du terme), des nouveaux outils à la disposition du travail des chercheurs de toutes disciplines. Initialement, sans budget précis, Speclab fournit un cadre de réunions, de séminaires où l’échange est privilégié. On y retrouve notamment Geoffrey Rockwell , personnalité très active dans le monde des Digital Humanities à l’université McMaster, Canada. La recherche sur les interfaces y fait l’objet d’une attention particulière ; notamment, la petite équipe œuvre à la conception de la refonte de l’interface du Rossetti Archive, il s’agit en fait d’une conception à neuf de l’archive. Après avoir reçu des soutiens financiers, quelques projets sont plus précisément dessinés : Speclab projects.

ARP (Applied Research in Patacriticism) est une petite cellule d’ingénieurs pilotée par ceux qui, dans Speclab ou ailleurs, encadrent le développement technologique des projets. C’est notamment ARP qui développe effectivement la nouvelle formule du Rossetti Archive. ARP produit également les outils proposés par NINES : collex, Ivanhoe et Juxta. Nous ne reviendrons pas davantage sur ces réalisations et reportons le lecteur à l’article d’Aurélia Chossegros sur NINES où tout ceci est déjà minutieusement décrit.

Il n’y a pas véritablement lieu de conclure cette simple présentation des activités de l’université de Virginie en matière de Digital Humanities car les prochains articles reprendront certains aspects non encore abordés ici, et traiteront du Scholar’s lab non abordé ici. Toutefois, l’on retient déjà de cette première approche la multiplicité des centres d’initiative mais aussi une dynamique d’ensemble. Nul doute que cette effervescence doit être rapportée à une volonté politique de la Présidence de l’université. Mais on est frappé également par l’implication et l’énergie déployées par toutes les personnalités croisées. Les projets et les convictions semblent animer le travail des uns et des autres. Des moyens techniques et humains décentralisés permettent une dissémination des initiatives dans les départements académiques. Le rôle de la bibliothèque s’avère central ; quoi de plus normal lorsque l’on sait que la numérisation dans les domaines les plus divers repose, entre autres piliers, les savoir-faire de la bibliothéconomie.

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[1] Cette agence fédérale dédiée aux projets d’éducation et de recherche dans le domaine des Humanités

[2] nous reviendrons bientôt sur la définition de ce système

[3] Upon arriving at the Institute, I found a place with excellent people and equipment, but very little in the way of administrative or office infrastructure—no account codes, no letterhead, no local area network for printing, no secretary, etc.. I also found that, while the work that had been done on the research projects was very well conceived at the data-collection end, there was essentially no plan for data dissemination—no idea of how we would deliver our research results to the academic community. Cf. la page que John Unsworth consacre à son action à la tête de l’IATH qu’il a dirigé jusqu’en 2003.

[4] J. Mc Gann, qui pourrait se considérer au terme de sa carrière, est à l’origine des laboratoires Arp et Speclab et est partie prenante du consortium Nines, pour ne parler que des travaux en cours ; il contribue d’une façon générale à nourrir ce nouveau domaine d’investigation de son expérience et de ses réflexions. On lira avec intérêt les articles en ligne qu’il consacre aux questions engagées par l’alliance établie entre les études littéraires et les outils numériques Cf. la page publications de son site http://www.iath.virginia.edu/ jjm2f/online.html

[5] Cf. la liste exhaustive des projets où figurent même les ébauches

[6] Selon la terminologie adoptée par l’Observatoire critique dans le répertoire de Ressources

[7] Cf. par exemple, le Pompeii Forum Project

[8] Pour saisir la portée et la progression des travaux de la TEI, on se reportera au programme de la dernière convention de cette organisation, réunie en novembre 2007, au MITH

[9] « from Ahom and Akkadian Cuneiform to Tircul and Ugaritic Cuneiform ... Cf. Humanist list archive

[10] Daniel Pitti fut l’instigateur à l’Université de Berkeley des travaux destinés à remplacer la norme MARC utilisée par les bibiliothèques. Pour plus d’informations, se reporter au site de la Bibliothèque du Congrès dédié à l’EAD

[11] Cette réalisation s’avère emblématique, au-delà de notre seule appréciation, comme le montre la place qu’elle occupe dans la célébration du 10ème anniversaire de la création de l’IATH par l’Université de Virginie, Symposium 10 years IATH

[12] Cf. l’article très complet qu’Aurélia Chossegros a consacré à l’étude de ce Site à la loupe

[13] Cf. un prochain article sur l’analyse du fonctionnement des centres visités

[14] Cf. cet article de Bernie Frisher où il expose les objectifs aussi bien technologiques que politique de ce projet dont les thèmes principaux sont la conservation et la transmission du patrimoine

[15] On peut se reporter à ce document pour le descriptif technique du projet

[16] Worthy Martin est également à l’orgine de l’UVA Vision Group qui se consacre à la recherche sur la perception visuelle en informatique (traitement de l’image, robotique ...) dans le but de « développer des systèmes autonomes robustes qui opèrent dans des environnements libres et remplissent leurs objectifs de façon régulière ». Là encore on retrouve cette richesse de l’Université de Virginie en centres de recherches liés à l’informatique.

[17] The interface was designed to accommodate discovery and delivery of objects within and across collections and formats - images, texts, finding aids - and provide access to tools that support use of the collections in research and instruction. This includes an Image Viewer for on-the-fly manipulation of images, and a Digital Object Collector Tool for the creation of personal collection portfolios, slide shows, and image reserve Web sites

[18] « New interoperable systems designed to facilitate collaboration for the communities they serve should be easy to use to repurpose information from any source the user is authorized to access. Systems should also facilitate preservation. Information within - papers, data, annotations and commentary - is part of a scholarly and cultural record that should be well-managed to persist over time. Fedora Commons embraces the dual focus of enabling the creation of innovative, collaborative information spaces, while attending to the longevity and integrity of information that results from collaboration, ensuring that change is both evolutionary and sustainable. »

[19] on peut signaler le blog du VCDH, créé récemment et nourri notamment des apports de cette historienne féministe







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