Par Corinne Welger-Barboza
À quelques deux cents kilomètres au nord de Charlottesville (University of Virginia) se trouve le Maryland Institute for Technology in the Humanities (University of Maryland) à College Park. Nous sommes passés de la campagne luxueuse, un rien surannée de la Virginie [1] , pour les paysages indéfiniment suburbains de la grande conurbation de Washington DC. Ici, le séjour fut bref mais dense. En effet, c’est au cours d’un déjeuner partagé avec Neil Fraistat, directeur, Matthew Kirshenbaum et Doug Reside, directeurs adjoints [2] qu’ont été évoqués les projets en cours ; ce fut aussi l’occasion d’un échange d’un grand intérêt avec nos hôtes sur les défis auxquels sont confrontées les Digital Humanities, dans un climat de confiance très appréciable. Puis un début d’après-midi passé avec Doug Reside, Angel David Nieves, chercheur invité (Resident Fellow) et Greg Lord, web designer - ingénierie logicielle, qui nous ont montré quelques aspects de l’interface et des outils en développement du projet Soweto 76.
Lorsque l’on pénètre dans les locaux du MITH, le hall d’accueil auquel font suite des bureaux à parois de verre, se présente comme un bureau paysager où plusieurs développeurs travaillent, échangent, montrent les travaux en cours et conversent avec les visiteurs de passage. Un style est immédiatement perceptible, caractérisé par l’échange, l’ouverture et une liberté de ton qui tranchent avec les codes institutionnels connus. Cette remarque peut sembler évidente à tous les visiteurs des universités américaines. Toutefois, cette ambiance s’est fait particulièrement ressentir dans la mesure où nos interlocuteurs ont livré très naturellement leurs interrogations présentes, soucieux d’aborder les questions en débat plutôt que de faire de la communication de vitrine.
L’Institut se trouve sous la Bibliothèque McKeldin, dans un bâtiment central au pied duquel s’étend l’immense pelouse du campus. Le MITH est créé en 1999, plus récemment donc que l’IATH. Il a d’abord été dirigé par Martha Nell Smith, éditrice de Emily Dickinson Archive ce qui établit d’emblée une parenté avec l’IATH [3]. C’est en 2005, que Neil Fraistat, éditeur de Romantic Circles, assure sa succession à la direction du Centre. On remarquera que ces deux personnalités sont d’éminents spécialistes de la littérature anglo-saxonne.
Le Centre prend appui sur les nombreux départements qui forment les Humanités, University of Maryland’s College of Arts and Humanities mais aussi les bibliothèques du campus et l’Office of Information Technology. Son identité est fortement marquée par l’intérêt particulier que cette université accorde à ce qu’on appelle la diversité ou les Cultural studies. Les projets menés ou soutenus par le MITH manifestent clairement son inscription dans ces orientations de l’université. Ainsi des études féministes avec Women’s studies Database ou les Gender ou Queer studies Lesbian Gay, Bisexual and Transgender ou Consortium Race, Gender and Ethniciy ou East Asian Studies avec le projet Yīntōng : Chinese Phonological Database ou encore African American visual art and culture avec The David C. Driskell Center .
C’est différemment de l’IATH que l’identité du MITH peut être approchée. Tout d’abord, il se présente lui-même comme un Think Tank, plus précisément comme un Applied Think Tank, un laboratoire d’idées avec une dimension opérationnelle, expérimentale. La réflexion accompagne, bien sûr, les projets engagés mais elle est aussi le produit d’intenses échanges avec de nombreuses personnalités extérieures. On reçoit beaucoup, à College Park : chaque semaine, sont organisés les Digital dialogues ; certains d’entre eux sont désormais en ligne. Il faut noter que ces sessions hebdomadaires sont ouvertes au public du campus ; tandis que de nombreuses conférences sont organisées avec des chercheurs, des professionnels de la numérisation ou encore des artistes.
L’autre trait caractéristique de l’identité du MITH se rapporte, d’une part à la prédilection marquée pour l’exploration de pistes de recherche susceptibles de déboucher sur la mise au point de nouveaux outils, d’autre part au fait que ces orientations sont directement liées aux travaux engagés par le noyau dirigeant de l’Institut ; ceux de Neil Fraistat, bien sûr, mais également de Matthew Kirshenbaum et Doug Reside. C’est pourquoi la présentation qui suit procède du portrait, les travaux et les personnalités étant indissociables.
Neil Fraistat et Matthew Kirshenbaum portent, à la mesure de leur expérience respective, l’héritage de la brève mais riche histoire des Digital Humanities, les Archive Projects et les acquis de la textualité numérique ; Doug Reside, récemment diplômé, est intégré à l’équipe de direction en apportant ses thématiques de travail encore peu balisées, liées notamment au spectacle vivant [4]. D’une façon générale, on est frappé par la perméabilité manifeste du MITH à la culture numérique actuelle ; ne serait-ce que par la terminologie, on note l’emploi des vocables de new media ou de cyberculture : ici, il ne s’agit pas d’être up to date mais d’être effectivement en phase avec les secteurs dynamiques du Web et les pratiques qui s’y inventent, en dehors du cadre académique.
Doug Reside et l’extension des Digital Humanities au spectacle vivant.
Doug Reside a réalisé une édition multimédia de la comédie musicale Parade à l’occasion de sa thèse (PhD), à l’University of Kentucky, en 2006 ; c’est ce qui lui a valu d’être intégré comme directeur adjoint dans l’équipe du MITH. Les travaux de Doug Reside dans le domaine du spectacle vivant, en l’occurrence le théâtre musical ou l’opéra, mettent au jour des enjeux technologiques qui tirent les Digital Humanities vers de nouveaux développements.
Les motifs de Doug Reside sont clairement énoncés [5].
En premier lieu, un constat : jusqu’à présent, peu de tentatives ont été faites pour explorer la façon dont l’informatique pouvait assister les chercheurs de ces domaines alors que, paradoxalement, la numérisation de tous les médias (texte, image fixe et animée, son) permet depuis un certain temps d’envisager cette perspective [6]. L’une des raisons tient au fait que les comédies musicales ne sont pas intégrées aux corpus étudiés dans les cursus académiques ; l’édition électronique multimédia, si elle permet d’étudier les images et le son, met également en valeur les livrets, les textes or ceux-ci font partie de la culture populaire, voire de l’industrie culturelle...
À ceci s’ajoute une raison due au mouvement endogène à l’histoire des Digital Humanities : la focalisation des efforts sur le maniement du texte, de l’affichage aux modalités diverses de fouille de texte [7]. Les travaux de la TEI, depuis le milieu des années 90 ont contribué à rendre plus précis l’encodage des documents, plus aisé également bien que nécessitant encore des compétences dans le maniement des éditeurs XML dont peu sont, par ailleurs, en open source. Au fur et à mesure du développement de corpus multimédia, accordant une place croissante aux documents sonores ou audio-visuels, c’est l’encodage de tous ces types de documents qui doit être rendu plus aisé et plus souple.
Un développement d’Ajax XML encoder (AXE) auquel Doug Reside travaille depuis un certain temps déjà tend précisément à résoudre ce type de problème. Aussi les fonctionnalités de l’interface web de cet outil sont-elles privilégiées afin de permettre aux non spécialistes d’indexer aussi bien des éléments textuels, iconographiques, sonores, vidéographiques, à des fins spécifiques. Ce que Neil Fraistat formule de la façon suivante : « Like the mythological Ajax’s axe, MITH’s AXE is intended to provide users with enough power and flexibility to accomplish their tasks without a great deal of assistance from the technical "gods". » C’est une approche intuitive qui est servie par l’interactivité proposée : affichage sous des formes choisies des multiples versions d’un document (par ex. un livret), déclenchement des fichiers sonores en relation avec les éléments du texte étudiés, recherche d’occurrences, confection de collections (collecte de mots, repérage de personnages, etc.).
Soweto 76, un terrain d’application pour AXE.
Angel David Nieves, chercheur invité au MITH, construit Soweto 76, un projet qui fournit un terrain d’application au développement de AXE bien qu’il ne s’agisse pas d’un corpus documentaire lié au théâtre musical. Cette recherche est emblématique du type de combinatoire mise en oeuvre par l’institut : la collaboration de Doug Reside avec le Dr Nieves participe au développement du langage AXE. Elle est également typique d’une tension consubstantielle aux Digital Humanities : la recherche sur les outils tend à leur autonomisation par rapport aux domaines disciplinaires qui en ont motivé l’apparition. Ces outils numériques sont destinés à opérer dans des contextes différents ; la transversalité des démarches d’instrumentation associée aux nouvelles pratiques documentaires est ici confirmée.
Angel David Nieves est assistant professor [8] à l’École d’architecture, d’urbanisme et de conservation et directeur de recherche et de formation pour le Consortium Race, Gender and Ethnicity ; il a reçu le prix 2007 de la Convention à la mémoire de Lionel Cantu [9], délivré par le Département de sociologie de l’université de Californie - Santa Cruz. Son projet Soweto 76 a pour objet l’histoire de la révolte du township de la banlieue de Johannnesburg qui a donné lieu à une répression sanglante - 575 étudiants ont été massacrés - et a marqué le long chemin de l’Afrique du Sud vers l’abolition de l’Apartheid. La matière documentaire rassemblée dans ce corpus « vivant », se compose de toutes sortes de témoignages, existants et à venir. Les collections du Centre Hector Peterson, musée et mémorial, constituent le fonds initial : témoignages oraux, photographies, traces vidéographiques, objets, enregistrements historiques ; la vocation active du Centre en fait un lieu de convergence du recueil des documents. La collecte et la mise en forme numérique de l’Archive project vise à remettre en question l’histoire et les représentations officielles de l’évènement et de son contexte, notamment par la restitution des expériences vécues dans le township, à l’époque. Le motif principal du projet se retrouve ici : ce n’est pas l’établissement d’une nouvelle doxa qui est visée mais la disponibilité de l’évènement historique à une pluralité de lectures.
La recherche prenant appui sur le langage AXE s’applique à la conception du corpus et surtout à son usage. Ainsi, l’interface web permet bien sûr des recherches par la technique accomplie des mots clés ou des nuages de mots mais l’innovation recherchée porte sur de nouvelles modalités de navigation dans le corpus. Ainsi, il s’agit de permettre l’indexation d’éléments visuels compris dans une image, fixe ou animée. Par exemple, le pointage d’un arbre ou d’un visage au sein d’une photographie ou d’une vidéo doit enclencher la proposition d’éléments associés à l’utilisateur, circonscrivant un champ iconographique (versus sémantique) en relation avec le choix effectué.
L’ouverture à la diversité des points de vue sur l’évènement historique est servie par ces procédés d’indexation ouverts : chaque utilisateur devient co-éditeur du corpus, non seulement par l’ajout à distance de documents, mais encore par la multiplication des classifications qu’il peut mettre en œuvre. Ce type de système collaboratif ouvert induit que puissent être invalidées des indexations sans intérêt par tout participant.
A l’heure où de nombreuses institutions, au premier rang desquelles les bibliothèques, proposent l’accès en ligne à des collections de plus en plus importantes et diversifiées, la recherche et la consultation des documents sonores ou vidéographiques restent encore peu favorisées. Nul doute que les travaux de Doug Reside participent de ces perspectives par la mise au point de ce type d’outil d’indexation et d’accès aux documents multimédia.
L’aspect particulièrement novateur de cette recherche est bien évidemment la tentative de surmonter une contrainte majeure de l’indexation des objets multimédias, iconograpiques, vidéographiques et sonores : à savoir le passage obligé par l’indexation lexicale. Une telle approche est de nature à modifier et à élargir l’usage des corpus multimédias : la navigation intuitive, servie par la désignation d’objets visuels ou sonores sans passer uniquement par des descripteurs, pourrait alors prendre tout son sens.
Matthew Kirschenbaum ou l’interdisciplinarité en mouvement
Les centres d’intérêt et la personnalité de Matthew Kirshenbaum sont emblématiques d’un comportement de chercheur que l’on aurait trop vite fait de ramener à un trait de la culture universitaire américaine vue de France, à savoir, une forme de dé-spécialisation. Il incarne en fait une nouvelle figure de l’interdisciplinarité ; chercheur en littérature, il s’est formé à l’édition numérique « sur le tas » jusqu’à devenir partie prenante de la conduite de nombreuses organisations savantes spécialisées, telles que l’Electronic Litterature Organisation, par exemple [10]. C’est plutôt sa façon de lier la connaissance et la pratique de la technologie aux recherches disciplinaires qui présente un caractère inédit, vu d’ici. Sans doute convient-il, à son propos, d’employer le titre de Digital Humanist car son travail se caractérise par le déploiement de compétences et de recherches, dans le droit fil de l’expansion et de l’approfondissement de la culture numérique actuelle.
A la pointe des outils de fouille des textes
Passeur des acquis du William Blake Archive dont il fut le chef de projet au sens où il assura la coordination entre les éditeurs, les littéraires et les ingénieurs de l’IATH, Matthew Kirshenbaum a à son actif la création d’une palette d’outils qui combinent plusieurs modes d’approches des textes et des images [11]. Passé de l’IATH au MITH en 2003, après un passage à l’université du Kentucky, il s’attacha à développer des outils appropriés à la recherche littéraire. Il est, notamment, l’un des principaux maîtres d’œuvre de MONK Project (Metadata Offer New Knowledge). Ce projet procède d’un montage institutionnel qui repose sur la collaboration d’équipes issues de plusieurs universités américaines et canadiennes ; la recherche prend dès lors une dimension internationale. John Unsworth, directeur de Graduate School of Library and Information Science (GSLIS (University of Illinois - Urbana-Champaign), est à la tête de ce réseau de chercheurs comprenant des professeurs, des ingénieurs et des étudiants [12] .
MONK Project constitue une plateforme en travail au sein de laquelle doivent fusionner deux réalisations : Nora Project - qui résulte déjà de la collaboration de plusieurs universités sous la conduite de J. Unsworth - et WordHoard [13], développé par Martin Mueller pour Northwestern University. Ces deux réalisations visaient toutes deux la recherche sur des corpus d’écrits littéraires mais spécialisés dans la littérature anglaise et américaine des XVIIIe et XIXe siècles, pour Nora, tandis que WordHoard s’applique à des oeuvres littéraires antérieures (William Shakespeare, Geoffrey Chaucer et aussi la littérature épique de la Grèce ancienne). Ils se distinguent également par l’orientation des techniques numériques : s’ils développent communément la fouille automatisée des textes (text-mining) Nora y ajoute des fonctions de représentation et de manipulation des données par des graphes .
Il s’agit donc de combiner cette palette d’outils afin de les mettre à la disposition des chercheurs dans les domaines des Humanités ce qui consiste en un projet complexe, multi-dimensionnel qui vise à moderniser la génération des outils précédents, à proposer un usage aisément compréhensible par l’utilisateur et donc à favoriser un mode d’appropriation qui conforte son autonomie [14].
À ce propos, John Unsworth déclare : « Over the last decade, many millions of dollars have been invested in creating digital library collections : at this point, terabytes of full-text humanities resources are publicly available on the web. Those collections, dispersed across many different institutions (not only libraries but also publishers and search engines) are large enough and rich enough to provide an excellent opportunity for text-mining, and we believe that web-based text-mining tools will make those collections significantly more useful, more informative, and more rewarding for research and teaching. »
Des outils dédiés à l’étude de l’image
Matthew Kirschenbaum n’en continua pas moins de creuser le sillon de l’instrumentation dans les domaines de la visualisation et de l’étude des corpus d’images ; là encore, sa participation active au Blake Archive constitua un socle particulièrement solide, à travers le développement de Inote et de Image sizer [15].
Dans ce registre, c’est à partir de juillet 2000 que Matthew Kirshenbaum conçoit et développe la première version de la Virtual Lightbox avec Amit Kumar, à l’Université du Kentucky. Il crée alors un site dédié à la maîtrise de l’image numérique, Resources for Image-Based Humanities Computing . A l’Université du Maryland, il poursuit la recherche sur la Virtual Lightbox. Cette sorte de table lumineuse virtuelle est dédiée à la manipulation des images : on peut rassembler des corpus, déplacer les images dans un espace unique afin de les visualiser selon différents points de vue (grossissements, découpe de détails, etc.) et d’effectuer des comparaisons. Destiné à un usage en ligne, cet outil est motivé par le constat suivant : l’offre croissante de bases d’images en ligne ; notamment - mais pas exclusivement - par les bibliothèques et les musées, présente de nombreux avantages tels que la consultation et l’appropriation. Toutefois, la mise en ligne de ces bases de données pas plus que les techniques d’insertion d’images dans les pages web ne permettent ces gestes élémentaires d’étude par la comparaison, répondant aux pratiques de tous les spécialistes de l’image, étudiants, enseignants, chercheurs et bien évidemment les professionnels des institutions patrimoniales auxquels on peut ajouter, dans les conditions d’accessibilité ouverte du web, toutes sortes d’amateurs.
La Virtual Lightbox est déclinée sous deux versions qui instaurent des pratiques différentes. L’une est une version « peer to peer » . Elle permet l’étude simultanée d’un corpus par plusieurs chercheurs, à distance, puisqu’ils peuvent intervenir, au cours d’une session, sur la même « table lumineuse » pour manipuler des ensembles d’images. Depuis 2004, la Virtual lightbox est également disponible sous la forme d’un applet [16]. C’est donc à l’aide du navigateur que chaque utilisateur pourra effectuer ces mêmes opérations sur le corpus d’images qu’il aura constitué à cette fin [17].
Plusieurs versions de la Virtual Lightboxont été conçues, dans des registres divers [18] car son code source était disponible librement (sous licence GNU). Parmi ceux-ci, nous privilégierons l’un d’entre eux, au regard de nos intérêts particuliers. Ainsi, grâce au financement du JISC, (Joint Information Systems Committee [19], le Max Planck Institute for History of Science et la University of Reading se sont associés pour développer une Virtual Lightbox for Museums and Archives [20].Cette version de l’outil peut également être téléchargée : on constate alors l’adjonction de propriétés supplémentaires permettant la documentation des images, grâce, notamment, à une zone réservée à l’annotation. Cette extension du dispositif initial conforte sa pertinence pour les conservateurs mais également pour les historiens de l’art et les archéologues.
L’extension du domaine de l’étude
A l’heure actuelle, Matthew Kirshenbaum inclut dans son champ de vision et de recherche les domaines des jeux [21] et de la création artistique. Il outrepasse ainsi les frontières transitoirement établies pour circonscrire le domaine des Digital Humanities - celui-ci résultant déjà d’une mise à l’épreuve des cloisonnements disciplinaires. Cette démarche se nourrit de plusieurs motifs qui, ensemble, manifestent la prise en considération de la transversalité ouverte par le web. Dans ce contexte, en effet, les acquis et les recherches d’acteurs et de domaines « étrangers » aux secteurs académiques sont mis à contribution dès lors que leurs pratiques les confrontent à une série de questions devenues communes.
On peut noter que cette inclusion participe d’un mouvement initié par les artistes, depuis un certain temps déjà, établissant une perméabilité durable entre arts et jeux numériques - successeurs des jeux vidéos - , d’où un intérêt marqué par des conservateurs de musées, des critiques et théoriciens du web [22]. Bien évidemment, l’apport des jeux interactifs en ligne, aujourd’hui souvent multi-joueurs, est riche de savoir-faire et de réflexions sur les multiples modalités de l’interactivité, de la simulation, des pratiques collaboratives et communautaires dans des univers virtuels ; Second Life en témoigne aussi, à sa façon. Toutes choses que l’on peut rapporter aussi bien à l’apport des artistes prenant le web pour terrain... de jeu.
On considérera comme significatifs, de ce point de vue, quelques évènements tels que la participation, en juin dernier, à l’occasion de la convention annuelle des Digital Humanities, de Matt Kirschenbaum à une table ronde avec Lev Manovitch l’un des théoriciens les plus importants de l’art numérique, afin d’envisager les possibilités de collaboration entre les différents paradigmes des Digital Humanities, les nouveaux médias, la culture visuelle, le grid computing [23] et les études critiques [24]. Ou encore l’invitation lors de la prochaine Conférence de l’Electronic Litterature Organisation dont Matt Kirschenbaum est Vice-Président, de Mark Amerika, artiste majeur du net art dès ses premières manifestations et théoricien. Plus précisément, le programme de l’ELO, intitulé Visionary Landscapes, manifeste une orientation établissant une nette ouverture vers les réalisations artistiques au-delà de son domaine d’élection, la littérature ou la poésie. Ainsi, les participants à la conférence doivent explorer les formes des créations numériques utilisant l’image, le son, le mouvement, et l’interactivité aussi bien que l’écrit ; elles doivent interroger également les modes de lecture, d’exposition, de conservation et de critique suscités par ces créations [25]. Ces orientations prennent acte de la dynamique multimédia portée par l’environnement numérique qui émancipe progressivement les genres artistiques de leurs registres disciplinaires.
On remarquera que parmi les thématiques pointées par le prochain rassemblement de l’ELO, le thème des métadonnées, les moyens d’identifier les productions numériques, ainsi que celui de l’archivage et de la préservation sont présents. Dans l’environnement numérique, en effet, tous les protagonistes sont confrontés à la prise en compte de dimensions qui, antérieurement, faisaient l’objet de compétences et de professions distinctes (documentation, conservation, etc.).
C’est précisément cette problématique de l’archivage et de la préservation des données numériques - « matériau » commun à toutes les réalisations numériques - qui constitue l’approche par laquelle Matt Kirschenbaum est engagé dans l’ouverture trans-disciplinaire, en ce qui concerne la création artistique et les jeux. Initialement spécialisé dans la création littéraire, il est aujourd’hui le responsable, pour le MITH, du programme Preserving Virtual Worlds, - la conservation des mondes virtuels - doté par le National Digital Information Infrastructure Preservation Program (NDIIPP), géré par la Bibliothèque du Congrès.
Dans cette perspective, le « monde artistique » impliqué dans les arts numériques, a fortiori dans le web art, manifeste depuis un certain temps déjà des préoccupations à l’égard de ces questions. Nous renvoyons le lecteur à des sites ressources comme Variable media ou encore Crumb plus généralement à la rubrique Exposer, conserver de notre Répertoire.
Le projet Preserving Virtual Worlds, s’étend sur deux ans (2008-2009) et rassemble d’ailleurs plusieurs centres de Digital Humanities [26]. La présence de Linden Lab, l’entreprise opératrice de Second Life, permet que l’étude s’applique à trois "stations" de l’espace virtuel : Life to the Second Power, Democracy Island et the International Spaceflight Museum. On comprend mieux cette collaboration lorsque l’on prend connaissance des objectifs principaux fixés à cette recherche. D’abord les objets : la recherche porte sur les méthodes de conservation des jeux, des fictions interactives et des espaces virtuels partagés. Concrètement, la recherche visera le développement de standards pour les métadonnées et la représentation des contenus, en prenant appui sur des études de cas, comme des jeux vidéos de la première époque, des œuvres littéraires électroniques aussi bien que les îlots de Second Life déjà évoqués. Le MITH a reçu récemment une collection de matériels et logiciels informatiques déjà historiques qui seront également considérés dans cette étude.
On a ici un éclairage supplémentaire sur la transversalité des objets et des approches, autrement dit sur la dynamique transdisciplinaire engagée.
Au sein de l’équipe du collectif inter-universitaire, le MITH a prévu, outre les travaux sur Second Life, de concentrer son exploration sur la littérature électronique et la fiction interactive, abordant tous les aspects de l’affichage à l’archivage de ces objets en passant par les métadonnées, la propriété intellectuelle et la critique. L’étude se concentrera sur un petit nombre d’œuvres d’un intérêt artistique confirmé, comme Mindwheel (1984), roman interactif du poète Robert Pinsky, ADVENTURE de Will Crowther (1975) communément considéré comme la plus ancienne œuvre interactive dans sa catégorie, ainsi qu’à la collection déjà évoquée reçue par le MITH.
Ainsi, se révèle de façon toujours plus patente qu’une convergence d’intérêts et de méthodes s’établit avec les artistes mais également avec les bibliothèques, les musées, certains centres d’archives et tous les producteurs de réalisations multimédia qui sont confrontés aux mêmes risques d’obsolescence des données numériques ; une question qui va de l’inaccessibilité des documents jusqu’à leur illisibilité par les machines ou les logiciels. Les chercheurs engagés dans les Digital Humanities sont tenus, dès lors, d’inclure ces questions et d’établir des passerelles vers ces autres secteurs.
Ces préoccupations ne sont pas nouvelles pour Matt Kirschenbaum ; on les retrouve parmi ses nombreux articles, comme par exemple dans Hamlet.Doc [27] qui portait précisément sur les conditions inédites faites aux chercheurs des études littéraires. Outre les questions relatives à la pérennité des documents numériques, il met l’accent sur le fait que, même si elle est destinée à l’impression, la littérature contemporaine comporte des éléments précieux pour l’étude des auteurs puis qu’elle est produite sur ordinateur ; dans ce contexte, hormis le texte princeps, les brouillons, les esquisses, les carnets de bord, les notes, les correspondances sont désormais stockées sur le disque dur de l’auteur. Ce matériau offre dès lors des sources privilégiées pourvu qu’elles restent accessibles...
Enfin, il faut signaler l’ouvrage qu’il vient de publier, Mechanisms qui constitue une étape importante dans son activité théorique et auquel il consacre un blog. Il y aborde, en rupture avec la focalisation des études sur l’interface, les dimensions moins visibles mais déterminantes, notamment pour la philologie, des processus d’engrammation, d’inscription des documents sur le disque dur, en étudiant les procédures de stockage et de préservation au cœur de l’ordinateur. Cette étude apporte une nouvelle compréhension des continuités et des ruptures entre les pratiques liées au support imprimé et au support numérique ; il prend appui, pour ce faire, sur quelques œuvres, dont Agrippa (A book of the Dead) [28].
Neil Fraistat de la recherche à la politique de la recherche
Avant de prendre la direction du MITH, Neil Fraistat est bien connu pour son apport aux Digital Humanities dans le domaine la littérature romantique anglaise du 19ème siècle ; cette spécialité occupe une position privilégiée dans les débuts de ce mouvement comme nous l’avons déjà signalé. Il participe aussi activement à la direction de sociétés savantes du domaine qu’à celles de la textualité numérique et des Digital Humanities : The Keats-Shelley Association of America, The Executive Council of the Association of Computers and the Humanities, The Executive Committee of the Society for Textual Scholarship, ainsi que The Steering Committee of NINES (Networked Infrastructure for Nineteenth Century Electonic Scholarship) ; de même qu’aux comités scientifiques d’une série de réalisations en ligne dont Brown’s Women Writer’s Project, Dickinson Electronic Archive et Romanticism on the web devenu Romanticism and Victorianism on the web, en Août 2007, afin de mieux prendre en considération l’apport contextuel fourni par les études victoriennes. Outre une série d’ouvrages, il est l’auteur d’articles dont on peut consulter un certain nombre en ligne [29].
Parmi les nombreuses réalisations auquel participe Neil Fraistat, Romantic Circles mérite une attention particulière car celle-ci s’avère emblématique d’une certaine démarche académique et de recherche. En 1996, Il fonde la première version de Romantic Circles ; il exerce toujours la responsabilité éditoriale du site, devenu un outil complexe aux multiples facettes. En effet, cette plateforme dédiée à la littérature romantique anglaise rassemble tous les modes et toutes les situations d’exploitation du numérique en ligne pour les chercheurs, les enseignants et les étudiants.
Romantic Circles et ses multiples facettes
En effet, ce site fédère diverses composantes : - une bibliographique présentant les tables des matières d’une sélection de publications périodiques ainsi qu’un répertoire annuel des ouvrages susceptibles d’intéresser les étudiants ; - un corpus d’articles issus de la communauté internationale des chercheurs du domaine, édition électronique dotée d’outils de recherche ad hoc ; - la recension régulière des ouvrages imprimés (essais, éditions critiques, anthologies, biographies ou monographies) mais également des CD Roms ou des sites web dédiés aux études romantiques ; - Praxis, une collection de travaux critiques qui interrogent le langage, la culture, l’histoire et les théories du Romantisme, à la lumière des recherches sur l’instrumentation numérique ; des ressources en ligne exploitant des outils numériques pour des études précises ; un blog dédié aux informations intéressant les chercheurs.
Une partie du site est également consacrée aux pratiques pédagogiques. Ainsi, des ressources numériques sont destinées aux enseignants afin de les aider à concevoir et à utiliser ce type de support en ligne. Surtout, un dispositif d’enseignement et d’étude collaboratif et virtuel est utilisé : la plateforme MOO (Multiuser domain using Object-Oriented programming). [30]. Pour la communauté académique des études romantiques, (Romantic Circles High School), cet outil a permis de construire un environnement virtuel collaboratif où plusieurs utilisateurs étudient simultanément les mêmes objets, tout en utilisant les ressources iconographiques et textuelles du web. ; cette université virtuelle porte le nom de la Villa Diodati, haut lieu du romantisme [31].
Romantic Circle, par la pluralité de ses applications, présente les différentes facettes d’une exploitation cohérente de la culture numérique : elle vise à la fois l’animation de la vie scientifique d’une communauté donnée par l’édition critique des sources, la production critique des chercheurs, la mise à jour des références (bibliographie commentée) et de l’actualité évènementielle (rencontres, publications ...) et les pratiques pédagogiques.
Une autre cohérence apparaît qui concerne les orientations des enseignements dispensés par Neil Fraistat et celles qui marquent l’identité du MITH. En effet, ses cours sur la littérature romantique intègrent des problématiques comme le genre ou le colonialisme à l’étude des auteurs. Egalement, ses cours dédiés à l’étude de la textualité numérique manifestent l’attention portée aux changements générés par l’évolution du web. Ainsi, au-delà de l’étude des réalisations hypertextuelles savantes (corpus outillés), il prend en considération l’apparition de nouvelles formes d’édition, la cyberculture comme la culture populaire dont les liens sont renouvelés par les outils du web 2.0. [32].
L’artisan d’une politique des Digital Humanities
Directeur du MITH, Neil Fraistat, par le choix de son équipe, porte les orientations du Centre qui s’incarnent, comme on l’a vu précédemment, dans les personnalités et leurs projets. Mais cette responsabilité se confond avec son implication de premier plan dans une politique plus globale menée en faveur des Digital Humanities. Dans sa conception, le MITH est partie prenante d’un ensemble de centres et de volontés qui s’attachent à assurer le développement de ce domaine d’innovation. Ce qui nécessite de déployer une action intense dans plusieurs directions, simultanément. La recherche sur les outils, bien sûr, mais de façon à ce qu’elle conforte le bien fondé de ses pré-requis, autrement dit qu’elle soit exempte de toute fuite en avant purement techniciste : l’expérimentation des pistes nouvelles demeure cadrée par les exigences de l’étude des Humanités par les protagonistes (chercheurs, enseignants, étudiants). La recherche de fonds pour nourrir les projets constitue l’autre volet d’une préoccupation constante et les subventions acquises par le MITH depuis notre visite, en témoignent. Ainsi, le MITH a reçu des soutiens pour le développement de AXE ($30,000 par NEH - Humanities’s Digital Humanities Initiative ) ; Preserving Virtual Worlds ( $590,000 par Library of Congress’s National Digital Information Infrastructure and Preservation Program ) ; et tout récemment, Digitizing Shakespeare’s Quartos (NEH/JISC) avec pour partenaires Folger Shakespeare Library, the British Library, the Bodleian à Oxford.
Ces deux lignes de front doivent être éclairées par une problématique complexe qui ne ressortit pas uniquement à la maîtrise du « nerf de la guerre » auquel on est tenté de réduire trop simplement la recherche de financement.
En effet, au centre de ces démarches - qui se traduisent par un activisme perceptible - , l’affirmation de la légitimité des Digital Humanities et les interrogations sur les conditions de leur devenir sont constamment envisagées, interrogées. Car, en dépit des apparences, la légitimité de ce domaine (de cette discipline ?) n’est pas totalement assise. Neil Fraistat en évoque aisément les fragilités : si un certain nombre de centres semblent confortés dans leurs entreprises et leur pérennité, des projets restent fragiles dès lors qu’ils ne sont pas directement intégrés à ces centres - ils reposent sur des montages trop ponctuels.
Pour parer à ces vulnérabilités, le MITH a été l’artisan d’une réunion importante, en avril 2007, avec le NEH pour asseoir les projets ou les études de l’impact des Digital Humanities sur les Humanités. La vocation des Digital Humanities y a été posée selon trois axes principaux, à savoir : le développement de nouvelles approches de recherche gràce à la conception d’outils mais également à la reconfiguration des modes de collaboration et d’échanges ou encore la diffusion de la recherche à des publics élargis, grâce à l’inscription dans l’environnement numérique du web.
L’instrument de la reconnaissance et de l’inscription durable dans le paysage académique et de recherche promu à cette occasion est la constitution d’un réseau national et international des Centres qui permette, en outre, une rationalisation des efforts ; ceux-ci pouvant s’avérer redondants du fait de la dispersion et de l’atomisation. La volonté de rationalisation des projets ainsi que des réflexions associées ont également l’avantage de mieux garantir la fidélité des financeurs, leur engagement à long terme.
Cette stratégie, soutenue par le NEH [33]), s’est concrétisée par la mise en œuvre d’un réseau qui permettre de répertorier tous les centres et de favoriser les échanges, aux USA mais également dans tous les autres pays - ce qui mérite d’être souligné. Il s’agit de CenterNet , un portail assorti d’un wiki, d’une liste de discussion et d’un répertoire des outils ; la consultation du site, à ce jour, donne à voir que la définition des Centres est large puisque sont intégrés toutes sortes de protagonistes, œuvrant diversement à « la cause ». Ce réseau constitue une forme de réponse au rapport de l’ACLS sur la Cyberinfrastructure for the Humanities and Social Sciences (même si celle-ci ne concerne que les initiatives outre-atlantiques), une réponse à laquelle N.Fraistat a souhaité donner un caractère « communautaire », cette politique ne prenant sens qu’à partir de la collaboration effective des centres et des porteurs de projets [34]. On a déjà constaté que maints projets engagés le sont par des équipes issues de plusieurs universités [35].
La percée et l’installation durable des Digital Humanities progresse, de toute évidence, au USA et dans d’autres pays [36] ; toutefois, Neil Fraistat n’en exprime pas moins une série d’interrogations qui font état des difficultés à surmonter. Le développement des outils se heurte à la progression très lente des usages effectifs. Un pourcentage encore minime des chercheurs et des enseignants tire profit d’un accès à des ressources numériques toujours plus vastes, utilise les corpus instrumentés ou les outils, tels que ceux que nous avons déjà évoqués. L’interrogation majeure porte sur la façon dont l’expérimentation et la proposition d’outils doivent simultanément prendre en considération les usages établis dans les communautés de chercheurs.
Pour exemple, la plateforme NINES procède d’une démarche exemplaire, notamment parce qu’elle permet de rassembler les corpus et les chercheurs qui travaillent sur divers aspects et corpus de la création littéraire et artistique du 19ème siècle en leur proposant des outils comme Collex qui leur offrent une vision transversale de leurs démarches respectives. Cependant, l’usage de NINES met en lumière que, pour l’instant, les chercheurs n’exploitent pas aisément cette ouverture transversale ni les possibilités d’échanges ou de collaboration. Au-delà des usages, ce sont les pratiques et la culture propre à chaque spécialité qui se trouvent directement déstabilisées par ce type d’offre.
Au centre de ces interrogations, c’est la question de la formation qui se pose. La seule préconisation de la généralisation de la formation à la culture numérique dans toutes les disciplines et a fortiori dans les Humanités se heurte à une résistance encore vive. L’objectif s’impose, évidemment. Autre chose est de déterminer l’amplitude de cette formation, le degré de compétences techniques mais également médialogiques - la connaissance des propriétés des médias mais encore l’histoire de la culture qui les portent et qu’ils formatent - qui doivent être pris en charge dans la formation des Humanités. Faut-il viser l’aptitude à créer des outils, autrement dit à former des Digital Humanists ; à les utiliser, ce qui requiert tout de même d’en comprendre les ressorts, à coopérer avec des ingénieurs - ce qui requiert de rationaliser son approche de recherche et son attente à l’égard des techniques ? Autant de questions auxquelles il n’y a pas de réponse univoque. On peut considérer aussi que c’est la recherche effectuée sur les outils et leur expérimentation qui peut aider à formuler de mieux en mieux les questions et des réponses, quitte à rester lucides sur leur caractère transitoire car le terrain est caractérisé par son mouvement perpétuel.
Le MITH en phase avec la cyberculture
Le MITH prend donc une part singulièrement active dans la politique de consolidation des Digital Humanities.
Mais l’on aimerait souligner, pour conclure la présentation de cet institut, l’écho particulier que cette visite a éveillé parmi nous. L’approche générale que nous y avons perçue résonne en effet avec les orientations qui inspirent notre enseignement [37] et ce que nous retirons de l’observation des évolutions du réseau. Ce que l’on peut résumer en insistant sur les points suivants.
D’une part les décloisonnements progressifs qui tendent à embrasser les préoccupations de domaines jusqu’alors abordés d’un point de vue essentiellement spécialisé : ainsi, à partir de la problématique de la préservation, les défis posés tant aux réalisations numériques des chercheurs mais également à celles qui ressortissent aux domaines des jeux, de la création artistique ou encore des institutions patrimoniales sont frappés d’une nouvelle perméabilité. Ce révélateur, parmi d’autres, d’une tendance à l’universalisation des enjeux du numérique en réseau peut donner à penser qu’elle est déterminée par le fait technique et c’est indéniable. Toutefois, la pertinence de cette assertion est directement indexée sur la profondeur de champ que l’on confère audit fait technique. L’ouverture des Digital Humanities à des domaines plus ou moins connexes mais jusqu’alors cloisonnés ne s’en tient pas à prendre acte d’une certaine homogénéisation liée à l’usage de procédures ou processus techniques analogues. Ce que les orientations de recherche du MITH explorent est davantage encore l’extension de pratiques à la fois confrontées et parties prenantes de ce qui ici est explicitement désigné comme cyberculture - ce que nous avons coutume de nommer la culture numérique. Ce qui fait culture dans l’environnement de l’Internet désigne un ensemble de pratiques en mouvement ( mouvantes et instables car sujettes à une dynamique d’innovation permanente), qui combinent le traitement, la représentation des données et des documents, l’expérimentation et la création de formes, leur appropriation (dans tous les sens du terme : propriété et usage), les pratiques communes et communautaires.
Et la multiplication des objets d’études se combine avec l’adoption de pratiques « communes » qui altèrent l’étanchéité des territoires spécialisés. En l’occurrence, on a déjà signalé l’utilisation par le MITH d’outils du web 2.0 comme le podcasting des Digital Dialogues ; mais encore, le MITH a annoncé récemment qu’il a adopté l’usage Twitter [38], invitant quiconque est intéressé à suivre (ceux qui entrent dans le réseau d’échange de messages, sont des followers), et à donner des nouvelles de caractère factuel ; l’inscription dans ce réseau se fait sur le postulat que la communauté ainsi formée est concernée mais aucune exclusive n’est formulée a priori quant aux participants.
C’est également sur Flickr que les images captées à l’occasion des activités diverses du Centre sont stockées et « publiées ». Enfin, la démo de Noraproject que nous avons signalée sur le site de MONK est tout aussi bien visible sur Youtube, en dépit du caractère extrêmement spécialisé du propos.
Cette immersion dans l’environnement du web mérite d’être soulignée en ce qu’elle manifeste une approche de cet environnement à la fois comme un support médiatique, un réseau de communication générateur de dispositifs pluriels, et un objet d’étude qui s’invite dans les problématiques d’instrumentation des corpus et projets scientifiques et académiques. En outre, elle est ici investie comme une ouverture, synonyme de décloisonnement du périmètre « habité » par le monde académique, le monde savant. Le monde scientifique, celui des Humanités après celui des sciences dites exactes, s’aventure dans le milieu profane ou commun. Le MITH fait en effet partie de ces centres universitaires qui passent outre une première séquence de l’exploitation scientifique du web qui a vu les institutions académiques et de recherche reconstituer leurs territoires légitimes dans cet environnement « sans qualité », par la création de sites web comme support de communication institutionnelle, de certains services à distance et d’offre documentaire plus ou moins instrumentée [39] , dans notre Dossier sur les universités et les centres de recherche en ligne en histoire de l’art. Une tendance que nous relevons aussi dans le monde patrimonial [40] ; par ailleurs, les récentes initiatives prises par la Bibliothèque du Congrès et plus récemment celle de la Bibliothèque publique de Boston
qui ont transféré des collections d’images sur Flickr afin qu’elles soient plus largement accessibles que sur leur site web ont la même signification [41]. Les perméabilités ainsi établies proposent d’envisager la cyberculture comme une opportunité de dé-spécification des « territoires virtuels établis », à savoir la reconstitution symbolique d’espaces spécialisés sur le web sans que ceux-ci soient délaissés pour autant. Un décloisonnement qui donne une nouvelle envergure à la présence scientifique sur le web tout en prenant part à la mixité des pratiques et des espaces communs de l’Internet.
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[1] Cf. l’article précédent, Digital Humanities à l’université de Virginie, premières esquisses
[2] Cf. la présentation de l’équipe
[3] Cet aspect sera développé dans l’article à venir sur le réseau des Centres
[4] Cf. la page de présentation de l’équipe
[5] Cf. par exemple, son article Studies in Musical Theatre Vol. I Number I (copyright)Intellect Ltd
[6] Doug Reside ne manque jamais de citer quelques travaux pionniers, tels que From Wagner to virtual reality ou David Saltz’s Virtual Vaudeville ou encore Gilbert and Sullivan Archive : Paul Howarth and Jim Farron’s
[7] Cf. l’article précédent de ce dossier
[8] Equivalent de Maitre de Conférence
[9] Décédé en 2002, Lionel Cantu est un sociologue reconnu pour avoir ouvert un nouveau champ de recherche sur l’impact de la sexualité sur l’immigration.
[10] Cf. sa biographie sur son blog
[11] Cf. notre [Site à la loupe sur William Blake Archive
[12] Northwestern University, McMaster University, University of Nebraska, University of Maryland, University of Alberta, ainsi que National Center for Supercomputing Applications
[13] On peut télécharger librement cette application-> et l’expérimenter à partir des corpus fournis en exemple
[14] Pour plus de détails sur l’ensemble des fonctionnalités de MONK, on se reportera au descriptif détaillé
[15] Cf. William Blake Archive
[16] À la différence d’une application, l’applet s’intègre au navigateur
[17] Le maniement est d’une grande simplicité et n’importe quel dossier d’images stocké sur le disque dur de l’utilisateur est directement exploitable dans le dispositif
[18] Cf. les exemples signalés
[19] Organisme public anglais soutenant toutes sortes d’initiatives et de projets favorisant l’innovation etl’usage des technologies d’information et de communication pour l’éducation
[20] Cf. La présentation schématique des propriétés de la VLMA
[21] on écoutera avec intérêt l’entretien-> que Matthew Kirschenbaum a donné à deux de ses étudiants sur l’intérêt de l’étude des jeux
[22] Dans ce registre, on peut se référer, entre autres, au site de référence, Game-play
[23] Réseaux distribués de partage et de traitement de données
[24] Ont également participé à cet échange John Unsworth, Kevin Franklin, Directeur de University of California Humanities Research Institute, Catherine Pleasant du Human Computer Interaction Laboratory, Maryland University
[25] Ainsi, les thèmes s’appliquent à toutes sortes de figures et de questions afférentes. • New, non-screen, environments for presenting multimedia writing and/or electronic literature • Research labs and new media projects • Strategies for reading electronic literary works • Curating digital art • Innovative approaches to critiquing electronic literature • Emerging technologies for the production of multimedia writing and/or electronic literature • Building audience for new media literary works and writing • Digital, literary performances • Publishing for print or electronic media connecting literature and the arts through common archiving and metatag strategies • Artistic methods of composition used in intermedia storytelling (improvisation, collaboration, sample and remix, postproduction art, codework, hactivism, etc.) Cf. La présentation complète
[26] University of Illinois at Urbana-Champaign, chef de projet, Stanford University, Rochester Institute of Technology et Linden Lab
[27] Indiquer les références bibliographiques
[28] Oeuvre poétique de William Gibson, transformée en 1992, en « livre d’artiste », en collaboration avec l’artiste Dennis Ashbaugh et l’éditeur Kevin Begos, Jr . Il avait d’ailleurs conçu une des premières applications de la Virtual Lightbox sur Agrippa files, réalisation clairement présentée par l’ELO, lors de la mise en ligne.
[29] Pour une information plus complète, on se référera à son site personnel
[30] Cette technique d’e-learning est au coeur d’un réseau éducatif américain pour enseignants et étudiants des universités ; il a été développé grâce au soutien financier de la NEH
[31] Byron a séjourné dans cette villa, au bord du lac Léman, l’été 1816
[32] Ces approches académiques sont lisibles dans les programmes de ses enseignements
[33] « Digital humanities centers serve as the technological backbone for the future of humanities scholarship », said Dr. Bruce Cole, Chairman of the National Endowment for the Humanities. Les centres de Digital Humanities sont la colonne vertébrale du futur des recherches dans les Humanités
[34] Cf. l’appel d’avril 2007 à la constitution du réseau
[35] Les modalités de financement des Centres et des projets ainsi que les dynamiques de mise en réseau seront traités plus complétement dans le prochain article sur le fonctionnement des Centres de D.H.
[36] Cf. le signalement des projets et des centres dans nos répertoires
[37] Ceux-ci portent principalement sur le musée,l’oeuvre et le document, l’histoire de l’art à l’heure de l’internet, la culture numérique au regard des supports antérieurs de l’écrit et de l’image, l’étude des corpus d’étude outillés, le Net art (exposition et conservation)
[38] Twitter est à la fois outil de communication brève instantanée et un opérateur de réseau social. Pour plus d’informations
[39] Voir à ce sujet, notre article De la façon d’exploiter le web
[40] Voir à ce propos, notre éditorial de janvier qui prenait acte d’un phénomène analogue dans le monde des musées
[41] Il faut ajouter que la Bibliothèque du Congrès a invité en outre les interrnautes à indexer les images. L’expérience a d’ailleurs donné lieu à une discussion fort intéressante que l’on peut consulter sur le blog Museum 2.O

