Compte-rendu synthétique de l’échange auquel a donné lieu la séance du 21 janvier 2008 du Séminaire "Le littéraire, du papier au numérique", dirigé par le Professeur Michel Bernard, à l’université Sorbonne Nouvelle - Paris 3.
Le 12 janvier dernier, l’équipe de l’Observatoire critique était invitée au Séminaire « Le littéraire, du papier au numérique », dirigé par le Professeur Michel Bernard, membre du Centre de recherches Hubert de Phalèse, à l’université Sorbonne Nouvelle (Paris 3). Ce séminaire réunit des étudiants en Master et des doctorants dont les travaux portent sur l’utilisation de l’informatique dans le champ littéraire.
Les circonstances et les motifs de la création de l’Observatoire critique, sous la forme d’une association 1901, ont été présentés. Une fois rappelés les objectifs de cette publication en ligne ainsi que sa forme délibérément hybride (portail, écrits critiques hypermédias et répertoires), les échanges ont porté sur un certain nombre de questions.
Nouvelles structures et nouvelles démarches en ligne
O.C. : La veille et le balisage du web sont inhérents au projet de l’OC de sensibiliser les historiens de l’art à l’exploitation des ressources numériques. L’originalité du projet tient au périmètre circonscrit : au-delà des ressources documentaires pouvant explicitement être rapportées aux domaines de la discipline, le parti est pris d’inclure les ressources aptes à rendre compte des diverses composantes du développement du réseau et des outils en ligne. Par exemple, le Web 2.0.. Mais la posture évidente de « médiateur » se double d’une posture de recherche, du fait des évolutions socio-techniques très rapides de cet environnement.
Hormis le repérage des ressources utiles sur le web, l’enjeu majeur est de construire une vision critique L’ambition de définir un point de vue critique est compliquée par les découvertes perpétuelles d’objets mal identifiés. En effet, les ressources exploitées et produites pour l’enseignement et la recherche peuvent être évaluées selon les critères de fiabilité et de scientificité en vigueur dans chaque discipline. Mais il paraît aussi important - c’est une des originalités de la démarche de l’équipe - de jauger ces ressources numériques au vu de leur pertinence technique en relation avec leur finalité : comme par exemple, les choix de balisage des documents ; également, au regard des changements souhaitables des pratiques d’étude et de recherche : comme par exemple, l’utilisation d’outils collaboratifs. La complexité d’une telle approche dit assez la nécessité des plus larges collaborations entre équipes et disciplines.
M.B. : Dans le domaine des études littéraires, c’est le site Fabula qui tient ce rôle. Même si ce site, qui assure également un rôle de repérage et de critique des ressources utiles, est animé par des chercheurs, on peut souligner qu’il s’est également constitué sous forme associative, en dehors des structures académiques et de recherche. Ces réseaux d’un nouveau type rencontrent bien évidemment de grandes difficultés à se structurer.
Les approches disciplinaires de la culture numérique
O.C. : Pour l’histoire de l’art, le centre des préoccupations est occupé par l’accessibilité et l’appropriation des images des œuvres. Cette focalisation, aisément compréhensible, comporte néanmoins des aspects paradoxaux ; d’une part, elle est abordée comme un simple transfert sur un nouveau support des images techniques antérieures : les nouvelles modalités d’exploitation, de circulation et de partage des images numériques ne sont pas envisagées car elles bousculent les pratiques établies. On n’observe pas davantage d’intérêt pour les politiques de numérisation des producteurs des bases d’images (musées, bibliothèques) : les choix de numérisation, de conception des bases de données malgré leurs conséquences évidentes, ne font pas partie du champ de vision. Le sentiment général perdure d’une rareté des images alors que des collections de plus en plus exhaustives sont désormais accessibles en ligne et l’on poursuit de vagues projets d’iconothèques... D’autre part, la focalisation sur les images laisse de côté les changements considérables de l’écrit numérique, malgré l’importance des sources littéraires pour les historiens de l’art ; ou encore les relations renouvelées textes/images (hypermédia) ne sont pas davantage envisagées.
M.B. : Pour les études littéraires, on peut faire le parallèle avec la constitution de très grandes bibliothèques numériques, qui mettent à disposition les œuvres littéraires mais sans résoudre pour autant la question de leur utilisation, de leurs lectures. Michel Bernard souligne que la notion de « gestion du patrimoine », commune aux deux domaines, ne peut se limiter à des questions de stockage de numérisation. Gérer un patrimoine consiste également à le faire vivre par une hiérarchisation raisonnée, par un inventaire critique et une remise à jour permanente des points de vue et des approches. Mais, comme l’a souligné Mme Welger, l’accent a été le plus souvent mis sur l’augmentation quantitative des collections et sur l’amélioration de leur diffusion, ce qui dénote, au fond, un faible intérêt pour les TIC et ce qu’elles peuvent apporter à la recherche.
Les approches pluri-disciplinaires et transdisciplinaires
O.C. : au-delà de la transposition des pratiques établies : consultation des catalogues de références (musées, bibliothèques, archives), mise à disposition des documents numérisés consultés jusque là (images, écrits divers, archives), nous voulons souligner l’importance des « corpus d’étude outillés », c’est-à-dire des corpus instrumentés pour répondre à des approches de recherche spécialisées. Découverts à l’occasion d’une veille constante du Web depuis plusieurs années, l’importance de ces projets et réalisations a été confirmée par le voyage d’étude effectué en mai 2007, dans des Centres de Digital Humanities. Ici réside, de notre point de vue, un des enjeux les plus décisifs de l’intégration de la culture numérique. En effet, ces nouvelles dimensions de l’exploitation des TIC comportent une dynamique d’innovation dans les pratiques d’étude et de recherche ; surtout, ces réalisations posent frontalement les questions relatives à l’inter-disciplinarité, même à la transdisciplinarité. Par exemple, en regroupant les approches usant de mêmes outils et démarches : fouilles de textes et d’images, outils collaboratifs, etc.
M.B. : La création artistique peut également être le lieu du croisement de l’attention de disciplines comme les nôtres. Ainsi, pour la création littéraire, nous nous intéressons beaucoup aux travaux sur la génétique et la narrativité. Par ailleurs, la combinatoire des modes d’expression est le propre des créations numériques et nous invite à des approches qui excèdent les cloisonnements disciplinaires.
O.C. Pour l’histoire de l’art, plus précisément pour l’étude de l’art actuel, il y a un enjeu important, selon nous, à ce que le Net art (ou web art) soit pris en considération ; ce qui explique l’intérêt que nous marquons pour ces créations (Œuvre du mois, répertoire dédié au Net art). D’une part, les artistes et critiques du Net art se réfèrent explicitement à des mouvements antérieurs de l’art contemporain (ex. art conceptuel). Mais ils sont également porteurs de problématiques inédites que l’on pense, par exemple, à l’art génératif ou aux multiples approches de l’interactivité.
La situation universitaire : formation et formation à la recherche
O.C. : Il y a incontestablement des problèmes propres à la situation française qui s’avèrent être autant de freins à l’intégration d’une culture numérique dans la formation et la recherche. Ces problèmes sont d’ailleurs à l’origine de la création de structures « électron libre » comme l’Observatoire critique.
M.B. : Nous en sommes à l’étape d’une prise en considération encore marginale et plus administrative que scientifique d’axes de recherche qui intègrent non seulement l’exploitation de la technologie dans les domaines mais encore une véritable culture numérique. C’est évident dans les Equipes d’accueil. Le Centre Hubert de Phalèse, administrativement rattaché à une équipe d’accueil, n’a pas une taille suffisante pour constituer, au sein de l’université Paris 3, une équipe à part entière. C’est le cas d’autres équipes, comme celle de l’université d’Artois, et il apparaît que la solution consisterait à regrouper au sein d’une « unité fédérative » les chercheurs travaillant sur un même objet scientifique. Mais la logique actuelle de la structuration et du financement des équipes de recherche, centrée autour des établissements, ne facilite pas ce type de regroupement. C’est aussi une des raisons pour lesquelles beaucoup d’équipes créent des associations loi de 1901.
O.C.& M.B. : l’avenir ne paraît pas encore être préparé par les politiques actuelles de formation aux TIC, à l’université. L’accent mis sur des programmes de type C2I, tant par leurs contenus que par leur conception transversale sont inadéquats. L’essentiel serait de s’orienter vers l’usage et l’appropriation des techniques et d’une culture numérique, au sein des disciplines mêmes. Mais ici, on est confronté à une question structurelle : les services des TIC à l’université sont centralisés et leurs compétences sont concentrées sur l’ingénierie de réseau et l’informatique de gestion. La décentralisation dans les UFR des moyens matériels et humains est éminemment souhaitable mais encore hors de portée.
La séance s’est terminée sur un souhait commun : il faut multiplier les occasions d’échanges voire de collaboration. Les terrains de réflexion commune apparaissent d’emblée :
la réflexion sur l’indexation thématique est commune à l’histoire de l’art (bases d’images) et à l’histoire littéraire, (exemple de la base de données d’histoire littéraire : http://phalese.univ-paris3.fr/bdhl) ;
la réflexion évoquée visant l’élaboration d’un point de vue critique sur les ressources numériques.
Pour conclure, ce premier échange confirme l’intérêt de nouer des liens, des alliances qui, pour un certain temps encore emprunteront des modalités extra-institutionnelles : collaborations libres entre chercheurs, sites web, journées d’étude.
Corinne Welger-Barboza et Michel Bernard,
Cynthia Pedroja et Sandra Boudol
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