Les Musées au risque du Web 2.0

Première partie - De nouvelles propositions muséales -
Par Aurélia Chossegros

Des extensions virtuelles

Une première étape en direction de cette adaptabilité avait déjà été franchie avec l’offre d’espaces personnels sur le site du musée. Après avoir rempli une fiche d’informations plus ou moins détaillée (de la simple adresse mail pour le LACMA à la fiche complète de renseignements pour le Louvre), l’internaute se voit attribuer un espace virtuel. Il peut ensuite parcourir les collections en ligne et y sélectionner les œuvres qui l’intéressent afin de les visualiser plus tard dans cet espace. Ces sélections sont conservées, même après sa visite et il lui suffit simplement de se relogger pour retrouver ses sélections passées, les augmenter ou les amender. La galerie du Metropolitan, la plus ancienne, permet de stocker jusqu’à cinquante œuvres d’art qui se présentent sous la forme d’une simple liste ordonnée chronologiquement. On ne peut pas en modifier la présentation ou en déplacer les éléments. De plus la sélection ne peut se faire que dans les collections en ligne, la base de données des collections ou la sélection des départements et non sur l’ensemble des ressources numériques (pourtant importantes) offertes par le site. Pour les albums du musée du Louvre , il est possible de sélectionner d’autres éléments que les simples fiches de présentation des œuvres, comme les parcours de visite, les œuvres à la loupe ou les dossiers thématiques, mais le contenu des bases de données, comme la base Atlas ou l’Inventaire du Département des Arts Graphiques, ne peut pas être rapatrié dans ces albums. C’est donc seulement une toute petite partie des collections du musée qui est ouverte à la sélection. Il est également possible de partager ses albums en choisissant l’option Envoyer à un ami. Le destinataire reçoit ensuite un mail contenant le lien menant à l’album choisi, album sur lequel il n’a aucune possibilité d’agir...en-dehors de la simple option d’impression de la page. Les possibilités d’échanges sont donc très réduites. L’espace de consultation des collections du LACMA est plus abouti puisqu’il permet une recherche globale - et une sélection - sur l’ensemble des activités (collections permanentes, expositions, évènements) et des ressources (œuvres graphiques mais également indications bibliographiques, références muséographiques...) du musée. De plus, il s’accompagne de l’outil Image Viewer qui permet d’accéder à des reproductions des oeuvres de très bonne qualité et surtout autorise des comparaisons entre les différents éléments de sa sélection. Néanmoins, sur l’ensemble de ces réalisations, les possibilités de manipulation des images restent très réduites et il n’est pas possible de les annoter ou d’ajouter ses propres remarques et analyses à la présentation offerte par l’institution. Si les offres d’appropriation sont si minimales, c’est que ces espaces n’ont pas été conçus pour l’étude et l’analyse mais uniquement pour la visualisation. Leurs noms mêmes trahissent d’ailleurs cette orientation uniquement contemplative : mes albums pour le Musée du Louvre, My Met Gallery pour le Metropolitan ou My Favorites pour le LACMA... Il ne faut donc pas y voir une interrogation sur les nouvelles réalités du réseau et sur l’apparition du Web 2.0, mais une tentative pour transposer directement sur le support numérique les rituels de la visite au musée. Tout comme le visiteur à la fin de son parcours dans le musée, peut revenir sur ses pas et admirer les œuvres qui l’ont le plus marquées, parcourir les catalogues d’exposition, ou sélectionner des cartes postales pour garder un souvenir matériel de sa visite, l’internaute conserve dans ses albums numériques la trace "matérielle" de ses visites virtuelles. Ces répertoires n’ont donc pas été conçus en référence aux nouvelles réalités numériques, comme le bureau virtuel ou l’exposition virtuelle.

Plus récemment, de nouvelles rubriques, spécifiquement dédiées à des applications du web 2.0, ont fait leur apparition sur les sites muséaux. On retrouve ainsi la totalité des outils investis par l’Indianapolis Museum of Art -blogs, tags, vidéos, podcasts- dans la rubrique Interact de son nouveau site mis en ligne en octobre 2007, soit très récemment. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que cette nouvelle section du site, qui met en avant, comme son nom l’indique, l’interaction entre le musée et ses publics, prend place dans le cadre plus large de la rubrique Connect, dédiée à la présentation de l’Institution. Ces nouveaux outils cohabitent donc avec les éléments traditionnels du site muséal, comme les renseignements pratiques, les offres d’adhésions, les informations sur l’actualité du musée. L’investissement des nouvelles fonctionnalités du web 2.0 est donc ici clairement perçu comme une nouvelle étape dans la stratégie de communication du musée envers ses publics et pas nécessairement comme une rupture avec le discours traditionnel de l’institution. Les termes choisis pour qualifier ces nouvelles extensions virtuelles ne sont d’ailleurs jamais anodins et révèlent souvent beaucoup de choses sur les intentions du musée et sur sa façon d’interpréter ces nouvelles pratiques. Alors que l’Interact de l’IMA privilégie une logique verticale, l’échange entre le musée et le visiteur, le Brooklyn Museum a fait le choix de la logique horizontale, communautaire et participative, intitulant d’ailleurs sa rubrique Web 2.0 Community. A la différence de l’Indianapolis Museum of Art, elle représente une section spécifique du musée, indépendantes d’autres fonctionnalités plus classiques. Il s’agit d’un véritable lieu d’exploration et d’expérimentation où les internautes sont invités à jouer un rôle très actif. Généralement ces nouvelles extensions virtuelles sont destinées à la totalité des visiteurs, mais elles peuvent aussi répondre à des logiques de ciblage de certains publics. C’est le cas de la section Young Tate sur le site de la Tate Gallery, destinée au jeune public [1]. Il s’agit véritablement d’un site dans le site, aussi bien par le visuel que par le contenu, contenu d’ailleurs réalisé par une équipe très jeune dont l’âge des membres varie entre 13 et 25 ans. Tout dans cette rubrique est conçu en fonction des logiques collaboratives du web 2.0. Un fil RSS permet de se tenir informé de l’actualité du musée à destination des jeunes publics. Un blog collectif et participatif permet au groupe de présenter ses activités, souvent sous la forme de vidéos, mais encourage également les jeunes visiteurs à contribuer aux discussions sur l’art et sur les expositions de la Tate et à poster leurs propres créations. C’est d’ailleurs la dimension ludique et créative qui est mise en avant dans toutes les sections de ce mini-site. La Project Gallery offre un éventail très intéressant des nouvelles expérimentations pédagogiques de la Tate, le tout présenté de façon très novatrice comme dans le cas du répertoire visuel du projet Mobilography . Toujours dans cette logique du web 2.0, on retrouve une extension de ce projet sur la plateforme de partage d’images Flickr, tout le monde étant invité à participer concrètement à cette réflexion pratique et visuelle sur le sens et le potentiel des téléphones portables. C’est bien sûr également une autre façon de présenter le musée, non pas uniquement comme lieu de conservation mais aussi comme espace de création, d’échanges et de découvertes. La souplesse de ces nouveaux outils, faciles à mettre en place et à maintenir d’un point de vue technique, permet ainsi aux musées de modifier leur offre, de la diversifier en fonction des attentes de leurs utilisateurs, c’est-à-dire - selon la logique muséale - en fonction de leurs différents publics.

De nouveaux contenus

Ouvrir son site aux nouvelles logiques collaboratives et participatives du web 2.0, cela suppose également pour le musée de produire des contenus adaptés à ces nouveaux outils. Il doit alors nécessairement s’adapter à des logiques qui sont celles du réseau et des communautés Internet et qui sont donc en rupture totale avec ses habitudes de production institutionnelles et académiques.
Le premier type de réalisations investies par les musées est sans doute le blog. Il faut dire que cet outil présente l’avantage d’une très grande souplesse d’utilisation. Sa mise en place est peu coûteuse et il n’est pas nécessaire de disposer de grandes compétences en informatique pour s’en servir. Bien sûr, la plus grande difficulté réside dans la maintenance de ce type de réalisations, puisque les blogs supposent des mises à jour fréquentes. Or jusque là, les sites muséaux concevaient leur productions numériques comme des produits finis, qu’il s’agisse des mini-sites réalisés à l’occasion des expositions ou des présentations pédagogiques consacrées à un thème spécifique ou à une œuvre en particulier. Cette nouvelle forme éditoriale induit donc un rapport au temps totalement différent pour le musée et suppose également un ton plus personnel. Le blog officiel de l’Indianapolis Museum of Art, sobrement intitulé IMA blog, est conçu comme un lieu privilégié pour présenter, de façon moins formelle, l’actualité du musée à ses visiteurs, mais pas uniquement. En effet, le musée a décidé de véritablement jouer le jeu du blog en mettant en avant la personnalité des différents intervenants. Chaque blogueur dispose d’une petite page de présentation où il répond à des questions intimes(ses centres d’intérêt ; ses films, sa musique et sa nourriture préférés ; ses animaux domestiques...) sans aucun rapport avec le musée lui-même. Le ton des posts est très personnel, comme pour cette réflexion sur le temps qui passe qui fait référence, pêle-mêle, à Sex & the City, Henry David Thoreau, The Office (avec vidéo à l’appui), les organisations affiliées à l’IMA, les 125 ans du musée, l’exposition To Live Forever consacrée à l’Egypte antique et Pink Floyd. Evidemment chacun des posts est signé par son créateur. Contrairement aux traditions muséales, l’individu ne s’efface pas devant l’institution. Ce sont ses caractéristiques personnelles, ses goûts et ses envies en tant qu’individu et non en tant qu’employé de l’IMA (du moins pas uniquement en tant qu’employé de l’IMA) qui sont mises en avant dans ce blog. De plus, les personnes qui participent à ce blog n’auraient pas nécessairement eu la parole dans le cadre des productions éditoriales classiques du musée. On retrouve ainsi le conservateur assistant des objets , la directrice des communications , l’administratrice du projet Nouveaux Médias, le coordinateur des expositions horticoles et même des employés temporaires comme une stagiaire en marketing et une stagiaire pour les nouveaux médias ... [2]
En raison justement de la grande souplesse éditoriale du blog, chaque institution muséale peut et a réinterprété l’outil en fonction de son identité, et de l’image qu’elle se fait des pratiques du réseau et des attentes de ses utilisateurs. Le blog peut ainsi retrouver sa fonction première de journal, comme c’est le cas pour le blog Antarctic Conservation du Natural History Museum de Londres. Ce blog a été créé pour servir de journal de bord aux équipes qui se sont succédées en Antarctique afin d’étudier et de préserver les objets laissés derrière lui par Ernest Shackelton en 1908 lors de sa tentative pour atteindre le Pôle Sud. Plusieurs expéditions se sont succédées sur la base antarctique Scott, près de l’emplacement de la hutte de Shackelton, depuis 2006 et chacun des membres a pu participer à ce journal collectif. La valeur scientifique de ce blog est indéniable. On y suit le quotidien de ces chercheurs, les nouvelles difficultés posées par la préservation des traces matérielles laissées par l’expédition Nimrod. Les procédés chimiques élaborés pour arrêter le processus de détérioration des matériaux putrescibles sont décrits de façon très détaillée. Ce journal est également un excellent outil de communication, mettant en avant les activités de recherche menées par les équipes du musée, et diffusant, donnant une visibilité à leurs travaux.
Le blog peut également représenter une alternative intéressante au rituel du mini-site d’exposition. A l’occasion de l’exposition blog.mode : addressing fashion qui s’est tenue au Metropolitan Museum du 18 Décembre 2007 au 13 Avril 2008, un blog a été ouvert sur le site du Met afin de promouvoir les dialogues critiques et créatifs sur la mode. Le blog, tout comme l’exposition elle-même, devait souligner le caractère subjectif de la critique de mode comme de l’interprétation muséale. Pendant toute la durée de l’exposition, des images de costumes, de vêtements et d’accessoires étaient présentées et analysées régulièrement sur le blog par des conservateurs du Costume Institute du musée ou par des designers contemporains. Une "blogbar" d’ordinateurs avait été mise en place à la fin des galeries de l’exposition afin de permettre aux visiteurs de réagir directement sur le blog. Evidemment, il était également possible de participer depuis son propre ordinateur, sans nécessairement avoir visité l’exposition. Le Metropolitan entendait faire de cet espace un véritable lieu de dialogue, qui dépasse la simple dimension évènementielle de l’exposition. A l’occasion de l’inauguration, Harold Koda, conservateur en chef du Costume Institute, déclarait d’ailleurs "The least interesting part of this exhibition is the show". Dans cette optique, chaque entrée était accompagnée d’un lien RSS qui permettait aux participants ou aux simples lecteurs de suivre l’évolution des débats de façon très précise. Cette volonté de dialogue semble avoir rencontré un véritable succès puisque le nombre de commentaires pour une entrée varie entre 6 et 305, avec une moyenne approchant souvent la centaine. Certains échanges sont véritablement passionnants (comme celui autour de la dimension sociologique des créations de Donna Karan et de l’image de la femme qu’elles véhiculent ), d’autres beaucoup moins, notamment parce que certains visiteurs qui ont utilisé la fameuse "blogbar" ont assimilé cet outil au traditionnel livre d’or de l’exposition et qu’ils y livrent donc leurs impressions, parfois très prosaïques, sur la visite du musée ou de la ville. Une fois l’exposition terminée, le blog a été fermé. Il reste visible en tant qu’archive. Il était donc perçu avant tout comme une extension virtuelle de l’espace d’exposition sur le réseau, et n’était pas destiné à survivre à cet évènement. Toujours au sujet de blog.mode, il est intéressant de voir comment le musée s’est réapproprié la forme éditoriale du blog en y intégrant ses propres logiques visuelles. Ainsi, en plus des modes de navigation usuels, par date de mise en ligne ou par catégorie, il est possible de naviguer dans les entrées en cliquant sur une image. En effet, chaque entrée est représentée dans la barre de navigation latérale par une image de l’œuvre qu’elle décrit (A). Cet index visuel n’est pas sans rappeler les logiques de présentation traditionnelles des collections muséales, logiques du feuilletoir ou de l’album très présentes sur le réseau. De plus, il faut avoir reçu le mail de présentation de l’exposition ou avoir consulté la page de présentation sur le site du Met pour savoir que les entrées du blog sont rédigées par des conservateurs du Costume Institute. En effet aucune des entrées n’est signée. La logique de l’anonymat privilégiée par le musée -l’individu s’efface devant l’institution- prend donc ici le pas sur la logique individuelle et identitaire du blog.

A côté des blogs, l’autre grand domaine du web 2.0 investi par les musées est le podcast. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls, la plupart des institutions patrimoniales et culturelles [3], s’y sont mises. La production de documents audio ou vidéos n’est pas véritablement une nouveauté en soi pour les musées qui sont habitués à ce genre de contenu de par leurs réalisations multimédias ou dans le cadre même des expositions, avec les audioguides et autres supports de visites. Mais tout comme pour le blog et ses nouvelles fonctionnalités éditoriales, il leur faut s’adapter à des logiques totalement nouvelles. Alors que leurs précédentes réalisations audios ou vidéos s’inscrivaient dans une perspective principalement pédagogique et didactique, il leur faut désormais produire des documents beaucoup plus courts et variés, en accord avec les nouveaux modes de consommation culturelle. Le terme même de podcast est plutôt vague et renvoie plus à une façon de récupérer des documents numériques audios ou vidéos qu’à un type de contenu véritablement défini. Encore une fois c’est donc au musée de choisir le type de contenu qu’il veut diffuser par ce biais. Le choix de la Tate est certainement l’un des plus intéressants. La plupart de ses podcasts sont réunis dans une rubrique spéciale intitulée Tate Shots. Ces courtes vidéos, en général de moins de cinq minutes, sont publiées à la façon d’une publication mensuelle. Elles peuvent être vues en ligne ou téléchargées gratuitement. Chaque nouvelle mise en ligne est dotée d’un numéro (le numéro 14 vient juste de paraître), comme s’il s’agissait d’un magazine culturel. C’est d’ailleurs bien cette optique de journalisme culturel que la Tate a décidé de privilégier dans ses podcasts. Comme dans un magazine traditionnel, chaque parution se décline en un certain nombre de sous-rubriques. Des artistes décryptent certaines de leurs créations ou expliquent leur approche dans Meet the artist ; des conservateurs ou des journalistes analysent une œuvre choisie dans les collections de la Tate dans Story of a Masterpiece ; la section Work in focus permet de revenir sur un artiste méconnu... Chacune de ces sections permet de présenter l’une des facettes du musée. On retrouve les missions muséales traditionnelles, la pédagogie avec Story of a masterpiece et Work in Focus ou la documentation artistique avec Performance ou In the Studio ; l’auto-promotion avec Current Exhibition ; et une nouvelle aventure pour le musée, le journalisme culturel avec Vox Pops et Meet the artist. C’est donc une excellente façon pour le musée de résumer ses différentes fonctionnalités. Mais Tate Shots est loin d’être l’unique offre de podcast du site de la Tate. La liste est longue. De nombreux séminaires, lectures et présentations prennent place dans le cadre du musée. Ces évènements peuvent donner lieu à des captations vidéos, qui peuvent à leur tour être téléchargées sous la forme de podcasts. Dans cette optique plus scientifique -plus pointue- et moins grand public, les podcasts TATEEtc, en lien avec le "journal numérique" de la Tate sont dédiés à des discussions sur l’art entre écrivains, artistes et critiques. L’offre de podcasts de la Tate s’adapte donc aux attentes et aux exigences des différents utilisateurs. J’ai déjà mentionné le cas de Young Tate précédemment. Là encore, le musée a adapté son offre aux attentes de son jeune public. Des podcasts spécifiques - uniquement audios [4] - sont disponibles indépendamment des autres podcasts : ils ne figurent d’ailleurs pas dans la liste de la rubrique générale podcasts de la Tate. Tout comme pour le reste de Young Tate, la dimension ludique et créative est privilégiée. Dans les Artlookers podcasts n’a rien à envier aux grandes radios culturelles. On y retrouve des émissions scientifiques avec les discussions des Works of Art ; des interviews de grands artistes contemporains ; des flashs d’actualités (le nouveau centre Uris ) ; des exposés d’histoire de l’art ; et bien évidemment des créations radiophoniques avec les Episodes for Families. Le Walker Art Center a d’ailleurs regroupé la totalité de ses vidéos (ou webcasts) dans une rubrique spécifique intitulée Walker Channel , comme s’il s’agissait d’une station de télévision locale. La référence aux médias traditionnels, presse, radio ou télévision, n’est donc pas seulement subliminale.


Investissement des plateformes de partage

La caractéristique du web 2.0 ne concerne pas seulement l’utilisation de nouveaux outils, mais aussi, et surtout, l’investissement des nouveaux réseaux. La première étape dans l’investissement de ces nouvelles logiques de réseau consiste en la participation aux plateformes de diffusion et d’échanges.
Ainsi l’Indianapolis Museum of Art est l’une des rares institutions patrimoniales à ne pas s’être pliée à la règle absolue du podcast (si on n’excepte sa présence sur ITunes). L’IMA a préféré se consacrer à la production de vidéos, librement accessibles sur des plateformes de diffusion. A dire vrai, les formats et les contenus sont très similaires à ceux des podcasts de la Tate : des présentations des expositions, des entretiens, des coups de projecteur sur des œuvres, des cours d’origami... Les vidéos peuvent toutes être vues sur le site même de l’IMA, mais le musée possède également une page personnelle intitulée IMA It’s my Art sur YouTube [5]. Il est intéressant de remarquer que le musée a décidé d’y reproduire l’identité visuelle de son site. Si on arrive sur cette page à partir du site de l’IMA, on ne se rend d’ailleurs pas immédiatement compte que l’on a changé de site. La barre de menu en haut de la page (A) permet de retourner sur le site du musée ou de consulter les plateformes et réseaux sociaux dans lesquels s’est engagé l’IMA, comme si nous nous trouvions toujours dans la rubrique Interact du site du musée et non pas sur YouTube. Cette volonté d’habiller la plateforme aux couleurs du musée semble peu adaptée à ce support numérique, puisque l’habillage disparaît une fois que l’on sélectionne l’une des vidéos. Pourtant ce choix visuel n’est pas isolé, puisque le Brooklyn Museum a également repris les codes visuels de son site sur sa page YouTube. Pour en revenir à IMA It’s My Art, la participation de l’IMA à Facebook ou Flickr [6] est mise en évidence par le biais du menu en haut de la page, alors qu’elle est à peine mentionnée et très mal mise en valeur sur le site officiel du musée. Les musées anglo-saxons ne sont pas les seuls à produire des vidéos et à investir les plateformes de partage. Le musée du Quai Branly possède également un compte sur Dailymotion. A la différence de ce qu’on a pu voir pour la Tate, ces vidéos donnent principalement la parole au personnel du musée, aux conservateurs et commissaires d’exposition. En revanche, le musée ne se contente pas de mettre en ligne ses productions mais renvoie également à d’autres vidéos postées sur la plateforme par des personnes qui n’ont pas nécessairement de liens avec lui. Ces rapprochements avec des vidéos très diverses, au contenu parfois polémique, donne une toute autre dimension à la notion de présence du musée dans les réseaux sociaux. On peut bien sûr également y voir une solution pratique et pragmatique à un rythme de production lent.

La plupart de ses plateformes sont conçues de façon complémentaire. Ainsi le compte de l’IMA sur Flickr s’intitule It’s My Art [7] tout comme celui sur YouTube et des liens conduisent des uns aux autres. Certains outils développés pour certaines plateformes peuvent ensuite être diffusés sur d’autres. Ainsi la National Gallery de Washington a développé un widget pour Facebook, widget désormais exportable sur d’autres plateformes comme Netvibes ou toute plateforme de blog. Sur la plateforme de diffusion et de partage d’images Flickr, les musées ouvrent généralement un compte professionnel. Là encore les situations différent quant à la façon d’investir ces espaces d’échanges et de diffusion. Le groupe créé par l’IMA sur Flickr est réservé à la mise en ligne de photographies du musée : certaines ont été postées par le musée, mais la grande majorité ont été mises en ligne par des visiteurs. Très récemment , l’IMA a tenté de repenser sa présence sur Flickr de façon plus "interactive" en créant de nouvelles rubriques documentant la mise en place des expositions (Behind the Scenes, les évènements sociaux et les vernissages du musée, et les projets des équipes Nouveaux Médias [8]. Les différents musées du Smithsonian sont très présents dans les groupes, invitant leurs visiteurs à partager les photographies prises lors de leurs visites des musées, photographies des bâtiments ou même des espaces d’exposition - une démarche habituelle pour les musées sur Flickr comme on l’a vu précédemment avec l’IMA. Mais seul le Smithsonian National Museum of Natural History fait preuve d’une véritable politique de partage de ses ressources photographiques, en mettant en ligne non seulement des photographies documentant les travaux de ses équipes de chercheurs, mais aussi ses archives photographiques. Chacune des images mises en ligne est accompagnée d’un texte de présentation ou d’une analyse scientifique : Flickr n’est donc pas conçu comme un simple espace de stockage mais également comme un lieu de diffusion des travaux de recherches du musée et d’exposés -voire d’expositions- pédagogiques (voir l’exemple de Dig It ! The Secrets of Soil en lien avec l’exposition qui s’ouvrira le 19 Juillet prochain au NMNH, ou les photographies indexées avec le mot-clé microscope). Le Smithsonian American Art Museum dispose bien d’un compte, mais son accès est limité. Cela s’explique sans doute par la façon très différente donc les musés scientifiques et les musées de Beaux Arts considèrent l’image numérique et envisagent la diffusion de reproductions numériques du contenu de leurs collections. Encore une fois, c’est le Brooklyn Museum [9], l’un des musées les plus innovants sur la toile, qui a véritablement su exploiter toutes les potentialités offertes par Flickr, non seulement en invitant ses visiteurs à partager leurs images, mais en documentant ses activités comme le montage des expositions ou en expérimentant de nouvelles logiques d’exposition et d’interaction avec ses publics, expérimentations sur lesquelles je reviendrai plus tard.


Une nouvelle logique d’ouverture

A l’origine les sites muséaux étaient conçus comme des sites clos, comme des îlots indépendants sur le réseau. On y parvenait par le biais des moteurs de recherche ou d’autres sites - car ils sont souvent très bien référencés - mais une fois sur le site du musée, on ne pouvait naviguer qu’en interne, aucun lien ne rattachant le site muséal au reste du réseau - une aberration du point de vue de l’hypertextualité en réseau. Traditionnellement l’institution muséale ne renvoie donc qu’a l’institution elle-même et se méfie des dangers que pourraient représenter des rapprochements inconsidérés avec des productions numériques suspectes. L’investissement des réseaux sociaux et les outils collaboratifs du web 2.0 ne pouvaient que faire voler en éclat ces pratiques isolationnistes. Le Metropolitan est le premier musée à avoir offert un guide des ressources numériques en ligne , service que les bibliothèques offrent pourtant depuis longtemps. Les sites répertoriés par les équipes du musée ont été sélectionnés selon des exigences de qualité afin de permettre de mieux comprendre, et de mieux mettre en valeur les collections du Met. La structuration de la liste des sites reprend d’ailleurs très exactement la liste des différents départements du musée. Donc là encore le point de départ reste la collection du musée et non l’offre du réseau.

Toujours dans cette même logique d’ouverture, le site de la National Gallery de Londres héberge une exposition intitulée Transcriptions / Animations. Des élèves du très prestigieux St Martin’s College of Art and Design ont été invités à créer des œuvres vidéos en s’inspirant des chefs d’œuvres du musée. Chacun de ces petits trésors d’animation a ensuite été mis en ligne sur le site de la National Gallery, accompagné d’un rapide retour sur cette expérience créative par l’auteur et de ses dessins préparatoires. Une image de l’œuvre originale ayant servi de point de départ à cette création est affichée en regard de la vidéo, avec un lien permettant de consulter sa fiche de présentation dans le catalogue des collections en ligne. Cette expérience originale introduit un nouveau regard sur les œuvres d’art du musée, celui de jeunes créateurs. Il offre une alternative intéressante à la vision d’histoire de l’art classique que le musée porte sur ses collections A ce propos, il est utile de rappeler que les collections de la National Gallery de Londres s’arrêtent à l’aube du XXe siècle. Le musée n’abrite donc que des collections d’art dit "ancien". Cette initiative représente donc une bonne façon de faire intervenir la création et les nouvelles formes d’expression artistique dans le cadre du musée et de renouveler l’identité de la National Gallery auprès de ses publics.

La création d’un blog incite également certains musées à s’intéresser à la blogosphère et à tenter d’y trouver une place. Le blog de l’IMA renvoie ainsi exclusivement à une sélection de blogs dans sa barre de menu latérale, blogs liés aux activités locales (Indianapolis et sa région), blogs culturels nationaux et internationaux. Quant au Brooklyn Museum, il a créé une rubrique à part entière, intitulée Blogosphere qui fonctionne comme une veille - "égocentrique" - de la blogosphère, reprenant tous les posts de blogs mentionnant le musée. Les visiteurs bloggeurs peuvent d’ailleurs envoyer le lien menant à leur entrée consacrée au Brooklyn Museum pour qu’il figure sur cette page. Il s’agit d’une sorte de dossier de presse d’un nouveau genre, adapté aux nouvelles réalités du réseau.

La création d’un site institutionnel accompagné de la numérisation du fonctionnement du musée, a conduit dans un premier temps à la mise à nu de pratiques qui jusque là étaient invisibles aux yeux des visiteurs. On retrouve ainsi sur la plupart des sites muséaux des rapports d’activités, des organigrammes complets du personnel du musée, des informations sur sa politique d’acquisition, sa gestion financière, sur les marchés publics et les contrats, les subventions... L’intégration progressive des logiques du Web 2.0 n’a fait qu’accélérer ce processus de dévoilement des coulisses de l’institution muséale. Le blog du Brooklyn Museum est sous-titré Behind the Scenes car il est censé documenter le travail des équipes du musée, à la façon d’un gigantesque journal de bord collectif. La vice-directrice du planning décrit les enjeux architecturaux et muséographiques du réaménagement de certaines salles du musée ; un bibliothécaire nous fait partager sa découverte inattendue d’ex-libris dans les collections de la bibliothèque ; une restauratrice retrace les étapes des analyses scientifiques menées sur une momie égyptienne... On retrouve la même terminologie pour le compte Flickr du musée où le titre Behind the Scenes s’applique cette fois-ci à une série de classeurs regroupant principalement des photographies prises lors du montage des expositions. L’un des classeurs contient des images des statues de la façade du musée réalisées par les équipes de restaurateurs en préparation du projet de rénovation architecturale . Les visiteurs passent ainsi de l’autre côté du miroir, et découvrent les étapes du processus qui a abouti à l’exposition.

Toujours dans cette même logique de communication sur le fonctionnement interne de l’institution, l’IMA a publié une série de vidéos intitulées Employee Profile où des employés reviennent sur leur rôle au sein du musée, en présentant leur département ou leur service, en faisant entrer les internautes dans leur bureau. On peut également suivre les équipes dans leur travail, comme dans le cas de l’Employee Profile 9.0 où Rebecca Uchill, conservatrice assistante du département d’art contemporain dévoile les coulisses du montage des expositions, “to see what it takes to make it all work” pour reprendre le slogan attaché à cette rubrique. La numérotation adoptée pour ces vidéos (1.0, 2.0, 3.0...) est un clin d’œil appuyé au web 2.0. [10]

Selon le même principe de mise à nu des rouages de l’institution, une autre rubrique vidéo mise en ligne par l’IMA s’intitule Director’s Journal. On y retrouve Max Anderson, directeur général du musée, qui se transforme pour l’occasion en journaliste. Dans la vidéo inaugurant cette nouvelle rubrique, il revient au cours d’une promenade dans le parc du musée, sur la mise en ligne - à venir - du nouveau site et ses nouvelles possibilités interactives, notamment avec la participation de l’IMA à Steve Museum (j’y reviendrai dans ma deuxième partie). Il passe du statut d’interviewé à celui d’interviewer pour les cinq vidéos suivantes, présentant le travail de restauration conduit sur un tableau de Sebastiano Mainardi, revenant sur le réaménagement des serres, et dévoilant les œuvres de Julianne Swartz, d’Ingrid Calame ou de Maya Lin. En tant qu’expérimentation en communication institutionnelle, cette formule est appelée à évoluer. Ainsi le ton et la présentation visuelle ont changé au cours de l’année, les animations et l’habillage musical ayant été abandonnés après la troisième vidéo pour aller vers plus de sobriété. Les récentes éditions de cette chronique semblent pourtant adopter une structure récurrente : Max Anderson commence par interroger l’un de ses conservateurs au sujet d’un évènement récent comme l’installation d’une nouvelle œuvre ou l’ouverture d’une exposition, avant de revenir sur le travail de l’artiste parfois avec celui-ci. [11]
Cette mise en avant du directeur de l’institution n’est pas un simple coup marketing mais souligne le rôle déterminant que l’arrivée de Max Anderson en Mai 2006 à la direction de l’IMA a joué dans la redéfinition de le stratégie muséale, avec notamment la restauration de la gratuité de l’accès au musée, une ambitieuse politique d’acquisition et la participation à de grandes expositions internationales. La personnalité de Maxwell L. Anderson, directeur et président d’Art Museum Network, ancien président de l’Association of Art Museum Directors (2002-2003), ancien directeur de l’Art Gallery of Ontario (1995-1998), ancien collaborateur d’AEA consulting [12] et surtout, plus récemment, directeur (controversé) du Whitney Musem de 1998 à 2003, a certainement joué un rôle de premier plan dans les nouvelles explorations numériques de l’IMA. Dans la liste de recommandations qu’il fait aux professionnels des musées en Janvier 2007 [13], il soulignait déjà l’importance stratégique de cette politique de transparence : “Transparency reveals not only the mechanics of museum operations, but also the philosophy of management.” Pour lui ce nouvel enjeu est crucial et engage la responsabilité des directeurs de musées : “Museums must be no less determined to provide behind-the-scenes access to how we evaluate and foster creativity, history, and science.” Sous le titre révélateur d’Engaging, il revient également sur l’importance pour le musée de partir à la conquête de nouveaux publics et d’établir de nouveaux dialogues avec eux : “Museums have to be intrepid in pursuing engagement with every potential visitor by researching potential audiences, inviting them in, and serving their particular needs”. Il insiste également sur la nécessité de faire participer les publics (entendus ici comme internautes et visiteurs) aux missions nouvelles et traditionnelles du musée : “While it’s fine to celebrate our role in leading people to a greater understanding of a shared cultural inheritance, we have to be diligent and unrelenting in welcoming the public’s participation in our mission”.
Or c’est précisément cette irruption des internautes dans les pratiques de l’institution et les modalités de ce nouveau dialogue induit par les fonctionnalités du web 2.0 qui feront l’objet de la deuxième partie de mon article.


A suivre...


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[1] Au sujet de cette initiative de la Tate à destination de ses jeunes publics, lire la contribution de Rose Cardiff à la conférence Museums and the Web 2007.

[2] La plupart des postes occupés par ces blogueurs dans l’institution semble étroitement lié aux nouvelles incursions du musée dans le monde numérique.

[3] D’autres administrations comme le NIH , le Ministère des Affaires Etrangères, etc., offrent également des podcasts.

[4] Ce choix de l’audio peut certainement s’expliquer par une volonté d’adapter le format du podcast à l’équipement des jeunes et des adolescents qui ne disposent pas nécessairement d’un lecteur vidéo portable.

[5] L’IMA a investi la plateforme YouTube, le 12 Juillet 2006 (presqu’en même temps que le Brooklyn Museum) soit plus d’un an avant le lancement de son nouveau site. L’exploration des nouvelles pratiques du Web 2.0 représentait un bon exercice pratique dans le cadre de la réflexion et de l’élaboration de cette nouvelle formule numérique.

[6] Au sujet de la participation de l’IMA à Flickr, il est intéressant de remarquer que son compte est administré par les équipes des départements du Marketing, des Nouveaux Médias et de la Photographie, soit précisément les départements auxquels appartiennent la plupart des blogueurs de l’IMA blog.

[7] Il s’agit en fait du nouveau slogan du musée, lancé en même temps que la mise en ligne du nouveau site. Il reprend les initiales du musée, IMA, et fait allusion aux nouvelles logiques d’appropriation qu’implique le web 2.0.

[8] Il faut certainement y voir l’influence du Brooklyn Museum, certaines nouvelles rubriques comme To Live Forever s’inspirant très fortement des réalisations du Brooklyn, d’autres comme Behind the Scenes portant même un titre identique.

[9] La page Network du Brooklyn Museum fait la liste exhaustive de tous les réseaux auxquels participe le musée.

[10] A noter que la navigation à l’intérieur de la liste - conséquente - des vidéos de l’IMA est rendue particulièrement malaisée par l’absence d’indexation et de structuration, que ce soit sur le site même du musée ou sur la plateforme YouTube, et ce alors même qu’il existe des rubriques systématiques comme nous venons de le voir. La simple structuration par date de mise en ligne est loin de suffire pour retrouver ce que l’on cherche.

[11] D’autres vidéos qui permettent aux artistes de présenter eux-mêmes leur œuvre viennent en complément de ces entretiens. C’est le cas pour l’installation Terrain de Julianne Swartz et pour l’exposition Traces of the Indianapolis Motor Speedway d’ Ingrid Calame.

[12] AEA consulting est spécialisé dans le conseil, le développement et la définition de stratégies dans le secteur culturel. De 2004 à 2006, Max Anderson y était consultant auprès de divers grands musées, agences gouvernementales et fondations aux Etats-Unis, en Europe ou en Australie.

[13] "Prescriptions for Art Museums in the Decade Ahead", Curator, The Museum Journal, Issue 50.1, Janvier 2007







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