Oulu, Vendredi 27 Juin 2008, 22H30 : le soleil fait enfin son apparition...
C’est à l’université d’Oulu, petite ville finnoise bien au nord d’Helsinki, que s’est tenue la rencontre Digital Humanities 2008 (du 24 au 29 juin), conférence annuelle organisée à l’origine, en 1999, par l’ALLC [1], rejointe désormais par l’ACH [2] et la SDH [3] et qui a pris le nom de Digital Humanities Conférence, en 2006 où elle fut organisée par l’université Paris IV - Sorbonne. Cette manifestation fait désormais office du plus grand rassemblement régulier du genre. Aurélia Chossegros et moi-même nous y sommes rendues pour nous informer des derniers développements internationaux dans le domaine quoi qu’il nous en coûte [4]. Quelle surprise de n’y retrouver aucune équipe française ! Cette absence nous enjoint de livrer ici quelques impressions. Rendre compte à proprement parler de cette conférence, occupée de 12 panels [5], de 76 contributions répartis en 4 ateliers parallèles par jour et de 28 posters ? Il n’en est pas question ; nous proposons seulement quelques entrées partielles, glanées à partir de la fréquentation de telle ou telle présentation, débat ou conversation au cours d’une manifestation aussi copieuse que foisonnante [6].
Selon Willard MacCarthy [7] cette 11e édition donne à penser qu’une masse critique est atteinte : plus de deux cents participants dont de nombreux jeunes chercheurs assurent désormais le déploiement du domaine. La dimension internationale de la community franchit également des frontières significatives. La représentation importante des deux régions prépondérantes, l’Amérique du Nord (USA et Canada) et le Royaume uni, s’est vue considérablement augmentée par une participation européenne très diversifiée [8] et aussi, par la présence de plusieurs chercheurs japonais, venus présenter leurs projets.
Des projets à foison donc. Le sillon originel du travail informatisé du texte continue d’être creusé par une multiplicité de recherches et de méthodes renouvelant et combinant de nombreuses variantes lexicométriques [9]. Notre attention a été particulièrement captée par des cas d’analyse conceptuelle, recourant à la mise en oeuvre d’algorythmes qui permettent le classement des termes recherchés dans des catégories qui en éclairent l’emploi par leur auteur. C’est le cas du remarquable travail sur C.S. Pierce [10] mais également, d’une autre façon, de l’aide à l’interprétation de la terminologie de la théorie artistique [11]. Toutefois, les études littéraires ou linguistiques ne sont pas les seules à les expérimenter : les approches philosophiques, anthropologiques, historiennes, « culturalistes » sont désormais bien représentées. Surtout, le travail des images, 2D et 3D, l’extension de la circulation toutes les espèces de documents témoignent d’un dépassement de la prééminence du texte. Les performances et l’image animée se fraient également une place, usant de transferts intéressants de systèmes de représentations (notations, annotations, graphes...) favorisant l’expérimentation de nouveaux points de vue [12].
Comme nous l’avons déjà signalé à plusieurs reprises dans nos articles, les outils du Web 2.0, c’est-à-dire les apports communs du web, sont exploités dans le champ scientifique, combinés aux méthodes expertes mais aussi pour donner forme à de nouveaux types de communication académique. Dans ce registre, on ne citera pour exemple que l’appropriation de l’API Google maps pour l’examen rapproché d’images de très haute résolution : en l’occurrence, le manuscrit de l’Illiade, dit Venetus A conservé à la Bibliothèque de Saint Marc (Venise), première étape de la numérisation de toutes les sources fragmentaires du poème d’Homère ; l’entreprise vise à déconstruire le mythe de l’auteur unique, véhiculé par les éditions classiques imprimées [13]. Par ailleurs, la déclinaison des CMS (blogs, wikis et autres systèmes d’édition simplifiée) fait l’objet de réagencements dédiés à la fabrication de toutes sortes de plateformes d’échanges entre enseignants et étudiants ou entre chercheurs, dans le contexte académique. On pense ici à la création de Logi-Logi [14] par de jeunes philosophes. Ou encore à l’outil créé par Christoph Meister de l’université de Hambourg (accès interne seulement).
Dans le registre des outils, nous avons été particulièrement sensible aux démarches qui tendent à émanciper ceux-ci du cloisonnement imposé par la clôture des applications logicielles. Pour exemple, nous citerons les propositions John Bradley Collaborative tool-building with Pliny : a progress report, par John Bradley, Centre for Computing in the Humanities , King’s College auteur de Pliny [15], qui établit une véritable perméabilité entre plusieurs applications (par exemple, VLMA [16] ou PDF) afin que les annotations effectuées transitent d’un contexte de travail à un autre. L’annotation ainsi portée au statut de paradigme de la pratique du chercheur, a donné lieu à un débat qui n’a rien d’anodin, à l’heure du Web 2.0. Cette vision repose sur la circonscription d’une sphère privée du chercheur, inscrite entre la sphère publique des ressources utilisées et celle de sa propre production de ressources. La controverse est portée par les tenants d’un « tout public » où les notes de travail sont appropriables au même titre que les autres matériaux, sources et publications, comme le préconise Ian Johnson, créateur avec son équipe de Heurist [17].
D’une autre façon, les représentations induites par certains outils, tels que le calendrier ou la Timeline sont questionnés : à la fois évidents et performants pour la navigation hypermédia dans les dimensions multiples d’un corpus, ces modes de représentation des connaissances ont un impact propre. Leur pertinence fut discutée, notamment, au sujet de la réalisation Picasso on line [18] ; on s’interrogea notamment sur les risques d’une perception lisse de l’oeuvre, un temps linéaire débarrassé d’aspérités. Dans ce cas, le calendrier et la Timeline amplifient la linéaire cumulative de la production d’un artiste. Quant aux choix des « évènements » mis en relation afin d’« épaissir » le temps de la « vie et l’œuvre », ils induisent directement une certaine vision de l’histoire de l’art. Les productions à visée pédagogique font souvent peu de cas de ces filtres idéologiques qui s’interposent dans l’étude d’une œuvre. La mise en œuvre d’un corpus hypermédia confronte ses auteurs à ces questions.
En matière de normes et standards, on peut noter une même tendance à la convergence des normes de description des documents. Une présentation a fait état du rapprochement qui se profile de la TEI P5 [19] vers le modèle CIDOC-CRM (Conceptual Reference Model) [20] qui s’impose progressivement pour homogénéiser la description des objets patrimoniaux.. D’une façon générale, Oyvind Elde et Christian- Emil Ore [21] envisagent cette tendance dans la perspective d’une convergence plus large, concernant également le FRBR [22], norme de description des objets bibliographiques ou l’EAD, appliqué aux archives. Un mouvement qui favorise bien sûr la préservation des documents numériques.
Il est d’égale importance d’évoquer l’esprit général qui préside aux échanges. Les termes de vigilance, d’écoute aiguë et critique traduisent au mieux la participation aux présentations, quelles qu’elle soient - je veux dire, quels qu’en soient les auteurs et leur position dans le champ, selon l’acception de Pierre Bourdieu. L’adéquation entre les méthodes et les outils proposés et la démarche scientifique est en premier lieu discutée ; la validité d’une innovation au regard d’approches techniques déjà éprouvées ; la valeur de généralisation partielle ou générale de la proposition à d’autres disciplines. La vigilance ne se fait pas attendre, par exemple, lorsqu’un projet met en oeuvre une ontologie pour circonscrire un monde d’objets et de relations entre eux afin de créer une base de données culturelles à grande échelle. Ainsi, le projet impressionnant de portail CultureSampo - Finnish Culture on the Semantic Web, iniité à partir du musée en ligne [23] présenté en séance plénière d’ouverture par le Pr Eero Hyvönen, réalisation emblématique de l’expertise des hôtes de la conférence, fut mis à la question sur les risques réductionnistes et idéologiques que comporte toute entreprise de web sémantique. Le ton était donné.
En bref, le débat domine. On a relevé également que l’autocritique, l’auto-ironie sont employées sans crainte par des sommités du domaine : la mise au jour des failles dans la conduite de certains projets fait partie intégrante de l’exercice car plutôt que de générer du discrédit elle est portée au crédit de la recherche commune. Ainsi, une communication fort réjouissante et néanmoins édifiante invoqua Les Règles de la vie monacale (Rules for Monks), énoncées par Saint Benoit au vie siècle [24] pour élucider les impasses de stratégies collaboratives qui prétendent éluder l’organisation hiérarchique de la décision, s’agissant d’un projet de la taille et de la complexité de MONK [25].
D’autres aspects méritent d’être rapidement mentionnés. La préoccupation épistémologique est très présente, dans le milieu. Cette année, une communication s’est penchée sur les récits en germe de l’histoire des Digital Humanities [26], pour les interroger à la lumière d’une déconstruction de la méthode historique sous-jacente. Tandis que, à l’occasion de la préparation d’un corpus outillé de documents liés à l’activité d’alchimiste de Newton, John A. Walsh [27] a tenté de dégager les particularités du domaine des Digital Humanities à partir du modèle de l’alchimie, précisément. L’interdisciplinarité est une des caractéristiques relevées mais également, la marginalité académique, la distillation comme procédé pour révéler l’essence des choses et ainsi de suite.
Enfin, une question pendante anime nombre d’interventions, explicitement ou implicitement : comment les Digital Humanities peuvent-elles définir leur particularité ? Cette interrogation se déplie en plusieurs questions : où en est la reconnaissance du domaine ? Comment les pistes explorées, les réalisations proposées pénètrent-elles les pratiques des Humanités ? Que recouvre la terminologie de community que nous avons déjà employée, à dessein ?
Le thème de la reconnaissance du domaine est à double face, au sens où sont aussi bien en jeu la construction de son identité par ses protagonistes mêmes que sa reconnaissance par les autres, des utilisateurs des corpus scientifiques numériques aux financeurs ou aux institutions académiques. À côté des entrées épistémologiques [28], David Robey [29] a rapporté les résultats d’études menées pour évaluer notamment les usages des corpus et des outils, une des clés (pas la seule) de la reconnaissance académique mais aussi de la poursuite des financements [30]. Une remarque parmi d’autres nous est apparue particulièrement symptomatique d’une situation de transition : les chercheurs qui recourent à des sources primaires ou secondaires disponibles sur le web, continuent d’indiquer la référence bibliographique des éditions imprimées en correspondantes...
Tous les protagonistes s’accordent pour identifier la méthodologie comme le dénominateur commun du domaine, quitte à ce que celle-ci se décompose en une série de méthodes, héritées, dérivées des traitements initiaux de la textualité numérique. Ces méthodes opérationnelles, appliquées à des objets divers et adaptées à des démarches de recherche tout aussi diverses, ont pour trait caractéristique de générer un type de réflexivité qui aiguise ce qui appartient, en principe, aux Humanités elles-mêmes. L’attention particulière portée à l’analyse de la démarche du chercheur, à partir de l’exploitation du numérique ainsi que les enchaînements dans l’exploitation des outils ont été remarquablement illustrés par la communication de Lisa Spiro [31]. Après son blog que l’on connaissait déjà, elle a récemment créé un wiki, DiRT [32] (Digital Research Tool) dédié aux réflexions et aux connaissances liées à la pratique des méthodes et des outils.
Ce mouvement de réflexivité, nous l’évoquons souvent, inhérent à tout processus d’instrumentation et de fréquentation des sciences de l’ingénieur, se combine avec une attitude d’expérimentation ouverte, publique, en tension vers une forme de transparence qui s’étend aux relations entre chercheurs, enseignants et étudiants. La mise en ligne de blogs, wikis et autres plateformes de communication et d’archivage de documents manifeste l’intégration du monde académique en même temps que sa contribution à la culture numérique.
Enfin, notre sentiment est aussi que la community est liée par un ciment supplémentaire. À la façon d’une minorité agissante, elle est aussi bien soudée par l’attrait de l’innovation, l’attention critique que la nécessité de convaincre voire de vaincre une défiance académique encore prégnante. En ce sens, l’esprit de communauté, une sorte de sentiment d’appartenance, est non seulement indéniable mais encore il nourrit l’intérêt réciproque pour la recherche des uns et des autres. D’ailleurs, afin de prendre le pouls de la réflexion ambiante sur la façon de dessiner la situation, l’identité de ce domaine, nous avons posé systématiquement deux questions à une dizaine de chercheurs, au cours de la conférence. Peut-on parler d’une discipline ? C’est la deuxième question que nous leur avons posée. La première concerne la façon dont leurs pairs, dans leur discipline, perçoivent leur engagement dans les Digital Humanities. La situation générale de minorité académique explique en partie la façon dont certains répondent à cette seconde question : c’est la préoccupation d’une modification d’une sorte de rapport de forces qui se manifeste au lieu d’une simple définition... académique.
Pour conclure, nous revenons à l’absence des équipes françaises. Elles sont nombreuses pourtant, nous le savons, que ce soit dans les domaines des études littéraires, linguistiques, archéologiques, historiques. Elles sont engagées dans des échanges disciplinaires [33] internationaux de grand intérêt. Mais les pratiques d’échange et de confrontation des projets ainsi que des réflexions qu’ils suscitent gagneraient à s’inscrire dans cette communauté internationale des Digital Humanities. Car de multiples enjeux communs traversent toutes ces expériences et il nous parait désormais évident que les chercheurs de chaque discipline ont tout intérêt à s’intégrer dans ce réseau tonique et vivifiant où règne encore un esprit de partage [34].
L’an prochain à College Park [35] ?
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[1] Association for Litterary and Linguistic Computing
[2] Association for Computers and Humanities
[3] Society for Digital Humanities - Société pour les médias interactifs
[4] Il faut indiquer tout de même que si nous avons pu régler les frais d’inscription au Colloque avec les derniers sous de l’association, nous avons financé notre voyage sur notre « fortune personnelle ».
[5] Les panels réunissent de trois à cinq contributeurs sur un même thème.
[6] On se fera une idée plus précise de la richesse des propositions en consultant l’édition en ligne des Abstracts On pourra y trouver les informations complémentaires sur les communications que nous mentionnons.
[7] Willard McCarty, Professor of Humanities Computing, Centre for Computing in the Humanities, King’s College London. Il est un des pionniers dans le domaine ; il anime la liste de discussion Humanists, depuis sa création en 1997.
[8] Pays d’origine des participants : USA, Canada, Royaume uni (Angleterre, Irlande, Ecosse), Finlande, Australie, Allemagne, Italie, Espagne, Norvège, Hongrie, Pays-Bas, Russie, Autriche, Pologne, Belgique, Nouvelle-Zélande, Japon, Lituanie, Uruguay.
[9] On pense notamment aux approches « stylométriques » : Does size matter ? A Re-examination of a Tim-proven Method par Jan Rybicki, université pédagogique de Cracovie, Pologne ; à celles de Joel Goldfield, Université de Farfield (USA) et de David L.Hoover, Université de New York.
[10] The Concept of Mind in the Collected apers of C.S.Pierce, présenté par Jean-Guy Meunier, université du Québec à Montréal et Dominic Forrest, Université de Montréal.
[11] The TTC-Atenea System : Researching Opportunities in the Field of Art-theoritical Terminology, par Nuria Rodriguez, université de Malaga, Espagne.
[12] Performance as Digital Text : capturing signals and secret messages in a media-rich experience, par Jama S. Coartney, Susan L. Wiesner de l’université de Virginie (USA).
[13] The Homer Multitext Project, Ryan Baumann, université du Kentucky, Mary Ebbot, College of the Holy Cross, Harvard, Christopher Blackwell, université Furman (USA).
[14] LogiLogi : A Webplatform for Philosophers, parWybo Wiersma, Bruno Sarlo, université de Gröningen (Pays-Bas.
[16] Virtual Lightbox for Museums archives dont nous avons parlé ici-même
[17] Heurist, Breaking down barriers : the integration of research Data, notes and referencing in a Web 2.0 academic framework, par Ian R. Johnson, université de Sidney, Australie.
[18] Exploring the Biography and Artworks of Picasso with Interactive Calendars and Timelines, par Luis Meneses, Richard Futura, Texas A& M University, Enrique Mallen, Sam Houston State University, Picasso on line.
[21] TEI and Cultural Heritage Ontologies, par Oyvind Elde et Christian- Emil Ore, université d’Oslo, Norvège
[23] MuseoSuomi
[24] Designing, Coding, and Playing with Fire : Innovations in Interdisciplinary Research Project Management, communication de Stephen Ramsay, université du Nebraska
[25] MONK est un projet mené par les équipes pluri-disciplinaires de 8 universités et porte sur des collections littéraires gigantesque ; l’échelle inédite du corpus comme celle de l’équipe posent des problèmes eux aussi inédits. Nous avons présenté ce projet ici-même
[26] (Re)Writing the History of Humanities Computing, par Edward Vanhoutte, Centrum voor Teksteditie en Bronnenstudie (Kantl), Belgique
[27] The Chymistry of Isaac Newton and the Chymical Foundations of Digital Humanities, John A. Walsh, université d’Indiana (USA).
[28] Nous ne pouvons en traiter sérieusement dans un cadre aussi exigü. Nous renvoyons ici à une référence du type A companion to digital humanities . Aussi bien qu’aux ouvrages de Thomas Kuhn, référence couramment rappelée par Willard McCarthy dans le processus de clarification des relations entre science et humanités, porté par les Digital Humanities.
[29] Director, AHRC ICT in Arts and Humanities Research Program
[30] Nous renvoyons ici aux travaux menés par l’AHDS et le Methods Network britanniques. Voir la synthèse consacrée à cette thématique, Evidence of Value
[31] Digital Scholarship, par Lisa Spiro, université de Rice.
[33] Nous avons appris in extremis, par exemple, début juin 2008, au sein même de notre UFR (université Paris 1), la tenue d’un colloque international fort intéressant sur l’utilisation du Webmapping en Histoire et en archéologie ! Les actes seront publiés dans une revue papier...
[34] Nous relayons d’ailleurs l’appel des initiateurs de CenterNet à tous ceux qui oeuvrent dans ce domaine pour qu’ils rejoignent au moins la plateforme du réseau international des Centres de Digital Humanities. Nous reparlerons de CenterNet dans notre livraison de septembre. Voir le Panel consacré à cette question : Defining an International Humanities Portal, par Neil Fraistat, Domenico Fiormonte, Ian Johnson, Jan Christoph Meister, John Unsworth.
[35] En effet, c’est le MITH qui recevra la conférence, célébrant par la même occasion son 10ème anniversaire. Voir le Blog consacré à la préparation de la prochaine conférence

