Les Musées au risque du Web 2.0
Par Aurélia Chossegros
Cet article est une version augmentée des présentations que j’ai effectuées au CNAM lors du séminaire de formation du 21 Février dernier et dans le cadre de la récente journée d’étude organisée à l’Institut National d’Histoire de l’Art. Plutôt que de se contenter d’un simple résumé de ces interventions, cette mise en ligne présentait l’occasion de revenir sur cette question brûlante de la présence des musées sur le réseau en offrant un panorama (non exhaustif) des expérimentations muséales dans ce domaine. Je n’aborderai pas en profondeur le sujet de la présence muséale sur Facebook et les nouveaux réseaux sociaux puisque l’article de Mériam Bensassi lui est intégralement consacré. Etant donné sa taille, et pour en faciliter la lecture, cet article sera découpé en plusieurs parties qui feront l’objet de publications différées.
L’exposition de photographies Click ! qui vient de s’ouvrir [1] au Brooklyn Museum a bénéficié d’un buzz sans précédent sur la toile. Il faut dire qu’elle procède d’un mécanisme quelque peu inhabituel, puisqu’elle a été crowd-curated. Cela signifie que le musée a laissé la main aux visiteurs de son site tout au long de la préparation et de la mise en place de cette exposition : de la sélection des œuvres aux textes de présentation en passant par l’accrochage des photographies. Le Brooklyn entendait, de façon volontairement subversive, mettre la théorie développée par James Surowiecki dans son ouvrage The Wisdom of Crowds à l’épreuve du monde patrimonial. Selon ce chroniqueur du New-Yorker, les décisions prises par un groupe important et varié d’individus sont souvent plus sages et plus ingénieuses que celles prises par des particuliers et ce même s’il s’agit d’experts. Qu’en est-il pour le monde de l’art ? Est- ce que le jugement collectif des visiteurs est véritablement plus intelligent et donc plus valable que celui des professionnels ? Pour tenter de répondre à cette question épineuse, le musée a mis à profit toutes les potentialités offertes par les nouveaux outils du Web 2.0, les forums, le blog, la visite virtuelle, les plateformes d’échange et de partage et, bien évidemment les réseaux sociaux. Plus que le résultat final - l’exposition, à la fois visible dans les salles et sur le site internet du musée - c’est le processus lui-même qui intéressait les équipes du Brooklyn. Il permettait d’explorer de façon concrète les nouvelles opportunités offertes par les pratiques collaboratives et participatives du Web 2.0, en déléguant, le temps d’une exposition, les missions traditionnellement réservées aux "experts" - historiens de l’art, conservateurs ou critiques - à la foule indistincte des internautes. Cette initiative d’avant-garde n’est pas véritablement surprenante de la part d’un musée engagé de façon très active sur Internet depuis plusieurs années. Elle a surtout le mérite de mettre en lumière les nombreuses interrogations qui agitent actuellement la communauté des professionnels du musée autour de l’intégration des nouvelles fonctionnalités du Web 2.0 sur leur site Internet et dans leurs échanges avec leurs publics. L’importance de ces préoccupations est clairement visible dans la place croissante occupée par ces questions dans les conférences Museum and the Web depuis quatre ans : si une session spécifique leur était déjà réservée lors de l’édition 2007, c’est la grande majorité des présentations qui leur était consacrées cette année.
La dimension participative n’est pas véritablement une nouveauté en soi pour les professionnels du musée. Les questionnements autour de l’interaction les occupent déjà depuis plus d’une dizaine d’années que ce soit dans le cadre de leurs réalisations pédagogiques, dans l’accueil des publics ou dans leurs expérimentations autour de la notion d’exposition. [2] Mais jusque là, cette offre interactive se faisait sous le contrôle permanent des équipes du musée dans des espaces qu’elles avaient au préalable elles-mêmes délimités (que ce soit dans les salles du musée ou sur son site internet). En ouvrant leurs sites aux nouveaux outils du Web 2.0 et surtout, conformément à la logique de ces nouvelles pratiques, les musées sont amenés à repenser le site de l’institution en accordant une place centrale à l’utilisateur [3]. Il ne s’agit donc pas uniquement de fournir des informations ou des services aux internautes, mais de leur permettre de s’approprier le site et ses ressources et d’interagir avec les représentants du musée. Ce choix n’est pas sans risque pour le musée, puisque les outils du Web 2.0 ont par essence une logique horizontale, difficilement contrôlable, en rupture avec la logique verticale privilégiée jusque là par l’institution. De plus, la multiplication des discours peut être un facteur de brouillage identitaire. C’est à cette difficulté que doivent faire face les institutions patrimoniales dans la redéfinition de leur politique de mise en ligne avec l’apparition des sites de musée de "seconde génération".
Comme je l’indiquais précédemment, cet article n’entend pas donner de réponse toute faite à la question du devenir du site muséal à l’ère du web 2.0, mais plutôt pointer des situations caractéristiques ou novatrices.
Je reviendrai dans une première partie sur les grandes directions qu’empruntent aujourd’hui les musées dans leur exploration des fonctionnalités du Web 2.0.
Ma deuxième partie sera consacrée à l’étude de la nouvelle place attribuée à l’internaute dans les pratiques muséales et les modifications que cela entraîne dans les discours de l’institution.
Je m’interrogerai enfin dans une troisième et dernière partie sur les choix qui s’offrent aujourd’hui aux musées, celui du verrouillage ou celui de l’expérimentation.---------
[1] L’inauguration a eu lieu le 27 Juin dernier.
[2] Comme on me l’a d’ailleurs si bien fait remarquer lors de mes interventions du 21 Février et du 20 Juin, certains musées (comme La Villette) "faisaient du Web 2.0 avant le Web 2.0" en impliquant leurs publics dans leurs expositions. Mais la nouveauté fondamentale apportée par le web 2.0 est celle du réseau et de l’ouverture à la communauté du web dans sa totalité, notions qui n’étaient pas nécessairement présentes jusque là.
[3] Il ne s’agit d’ailleurs pas uniquement d’une caractéristique du Web 2.0 mais également du format numérique lui-même.
Première partie - De nouvelles propositions muséales - 12 juillet 2008
Des extensions virtuelles
Une première étape en direction de cette adaptabilité avait déjà été franchie avec l’offre d’espaces personnels sur le site du musée. Après avoir rempli une fiche d’informations plus ou moins détaillée (de la simple adresse mail pour le LACMA à la fiche complète de renseignements pour le Louvre), l’internaute se voit attribuer un espace virtuel. Il peut ensuite parcourir les collections en ligne et y sélectionner les œuvres qui l’intéressent afin de les visualiser plus tard dans cet espace. Ces sélections sont conservées, même après sa visite et il lui suffit simplement de se relogger pour retrouver ses sélections passées, les augmenter ou les amender.
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