
Des sites web proposent aujourd’hui de calculer un prix pour un être humain, en croisant des données physiques, des habitudes de vie ou des compétences professionnelles. Le concept, souvent présenté sur un ton ludique, soulève des questions bien réelles sur la frontière entre divertissement numérique et profilage. Le cadre juridique européen, renforcé depuis 2025, trace des lignes rouges précises autour de ces pratiques.
Score social et estimation humaine : ce que l’EU AI Act interdit depuis 2025
Avant même de parler de sites récréatifs, il faut poser le cadre réglementaire qui s’applique à toute forme d’évaluation automatisée d’une personne. Le Règlement (UE) 2024/1689, plus connu sous le nom d’EU AI Act, interdit depuis février 2025 les systèmes d’IA utilisés pour attribuer un score global de fiabilité ou de valeur sociale à un individu.
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Cette interdiction vise les acteurs publics comme privés, dès lors que le score conduit à un traitement défavorable dans un contexte sans lien direct avec les données collectées. Autrement dit, agréger le comportement en ligne d’une personne pour en déduire sa « valeur » et lui refuser ensuite un service ou un contrat constitue une pratique prohibée sur le sol européen.
Le texte ne cible pas uniquement les dispositifs étatiques inspirés du crédit social chinois. Il couvre aussi les outils de scoring commercial qui classeraient des clients ou des candidats selon un indicateur global de « fiabilité » calculé par algorithme. La distinction entre un quiz en ligne sans conséquence et un système de profilage réel tient à l’usage qui est fait du résultat.
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La question de savoir combien je vaux en ligne prend alors une tournure différente selon qu’on parle d’un jeu viral ou d’un outil alimentant une décision automatisée.

RGPD et décision automatisée : le filtre de l’article 22
L’EU AI Act ne fonctionne pas seul. L’article 22 du RGPD interdit en principe qu’une personne soit soumise à une décision fondée exclusivement sur un traitement automatisé, y compris le profilage, dès lors que cette décision produit des effets juridiques ou significatifs. Trois dérogations existent : l’exécution d’un contrat, une base légale spécifique, ou le consentement explicite de la personne concernée.
En pratique, cela signifie qu’un employeur qui utiliserait un outil en ligne pour « estimer la valeur » d’un candidat et fonder un refus d’embauche sur ce résultat se trouverait en infraction. Le même raisonnement s’applique à un assureur qui ajusterait une prime sur la base d’un score de « valeur personnelle » calculé automatiquement.
Profilage commercial et lead scoring
Le lead scoring, courant dans les logiciels de gestion de la relation client, attribue un score à un prospect en fonction de son comportement numérique. Cette pratique n’est pas interdite en soi, mais elle tombe sous le coup du RGPD dès qu’elle conduit à des décisions automatisées ayant un impact significatif sur la personne.
Les retours terrain divergent sur ce point : certaines entreprises considèrent que le scoring reste un simple outil d’aide à la décision humaine, tandis que les autorités de protection des données examinent la réalité du contrôle humain effectif.
La CNIL surveille ces dispositifs et rappelle que le profilage exige une information claire de la personne concernée, un droit d’accès aux données utilisées, et la possibilité de contester la décision.
Sites d’estimation de la valeur humaine : divertissement ou collecte de données
Plusieurs sites proposent de répondre à un questionnaire (âge, taille, niveau d’études, revenus, état de santé) pour obtenir un « prix » en dollars ou en euros. Le ton est volontairement décalé. Les résultats n’ont aucune validité scientifique ni économique.
Le vrai sujet n’est pas le chiffre affiché, mais ce qui se passe en coulisses. Chaque formulaire rempli génère des données personnelles : informations de santé, habitudes de consommation, localisation. Ces données ont, elles, une valeur marchande bien réelle sur le marché de la publicité ciblée.
- Les données de santé (maladies déclarées, consommation d’alcool, activité physique) figurent parmi les catégories les plus sensibles au regard du RGPD et nécessitent un consentement explicite pour tout traitement.
- Les informations socio-économiques (revenus, diplômes, situation familiale) alimentent des profils publicitaires revendus à des régies ou des courtiers en données.
- Les métadonnées de navigation (adresse IP, type de navigateur, durée de session) permettent un suivi inter-sites même sans inscription.
Un utilisateur qui joue à « estimer sa valeur » fournit gratuitement un portrait numérique que des entreprises paieraient pour obtenir. Le produit estimé devient lui-même la donnée exploitée.

Limites éthiques du calcul algorithmique appliqué aux personnes
Réduire un individu à un chiffre, même sur le mode du jeu, reproduit une logique de hiérarchisation qui pose problème dès qu’on la transpose hors du cadre ludique. Les critères retenus par ces sites (apparence physique, revenus, diplômes) reflètent des biais sociaux mesurables : une personne en situation de handicap ou sans diplôme obtient mécaniquement un « prix » inférieur.
Les données disponibles ne permettent pas de conclure que ces outils influencent directement la perception qu’un individu a de lui-même. En revanche, la banalisation de la quantification humaine prépare le terrain à des usages bien moins anodins.
Du quiz viral au scoring professionnel
La frontière entre le jeu en ligne et l’outil de recrutement ou d’assurance est plus poreuse qu’il n’y paraît. Des entreprises développent des solutions de « people analytics » qui croisent les données publiques d’un candidat (réseaux sociaux, publications, avis en ligne) pour calculer un indicateur de compatibilité ou de fiabilité. L’EU AI Act classe ces systèmes parmi les usages à haut risque lorsqu’ils interviennent dans le recrutement, l’accès au crédit ou l’assurance.
La transparence exigée par le règlement européen impose que toute personne soumise à un tel système soit informée de son existence, des données utilisées et de la logique sous-jacente. Les lignes directrices publiées par la Commission européenne sur l’article 50 de l’AI Act, relatives aux obligations de transparence, précisent ces exigences pour les systèmes d’IA à usage général.
- L’obligation de signaler qu’un contenu ou une décision est généré ou assisté par l’IA s’applique à tous les fournisseurs de systèmes d’IA sur le marché européen.
- Les systèmes classés à haut risque doivent fournir une documentation technique accessible aux autorités de contrôle.
- Les personnes affectées conservent un droit de contestation et d’intervention humaine dans le processus décisionnel.
Estimer la valeur d’une personne en ligne reste, dans la plupart des cas, un exercice sans conséquence directe. La question qui se pose réellement concerne les données récoltées à cette occasion et leur réutilisation dans des circuits opaques. Le cadre européen pose des garde-fous solides, mais leur application dépend de la vigilance des utilisateurs autant que de celle des régulateurs.